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Quinzième volet

Voyage…

Bagne and Breakfast

J’ai fait peu de prises de vues. Je n’ai rien filmé de ce qui me perturbait. Trop perturbée, justement.
La vidéo qui suit je l’ai faite pour alimenter mon souvenir. Elle ne montre pas, elle tait.
Elle n’est qu’un support à mon texte.
Parce que ma colère, je ne veux pas la taire.

En Nouvelle-Calédonie, nous avons visité Prony. Le village de Prony fut transformé en pénitencier en 1873. Cent-cinquante forçats y furent envoyés. En 1889, 300 condamnés vivaient sur le site. Une mine de fer y fut ensuite exploitée de 1956 à 1968.

Prony’s Paradise. C’est ce qui est écrit sur une pancarte à l’entrée du camp. Une ancienne maison minière rénovée semble occupée par des touristes. Je me demande s’ils ont bien compris où ils se trouvaient, s’ils ont réfléchi avant de réserver le gîte, s’ils ne regrettent pas d’être là, à passer une nuit ou plus en chambre d’hôte, à petit-déjeuner avec vue sur la baie de Prony ?
Combien ont-ils payé la beauté du lieu ? Parce que c’est beau, c’est vrai, les banians aux incroyables racines qui phagocytent les ruines, comme s’ils cherchaient à étouffer l’Histoire.
Combien ont-ils payé le calme ? Parce que c’est très calme, Prony.
On n’entend que les oiseaux. Et la mer qui roule des vagues noires sur la boue rouge du rivage.

Une borne avec des itinéraires fléchés. L’itinéraire du bagne :
Poudrière, Chapelle, Chemin de halage, Cimetières, Punitions et supplices.

Supplices…
Des caisses en bois étroites, d’à peu près un mètre de hauteur. Et une caisse du même gabarit mais avec une face vitrée pour que l’on puisse voir à travers. Ce qu’on voit à travers, c’est un mannequin. Il porte un costume blanc de bagnard. Il est courbé dans une position étrange, car il n’est ni assis, ni debout, ni à genoux, ni accroupi. L’étroitesse de la cage ne lui permet aucune de ces positions. S’il était un être vivant, il geindrait de souffrance. Mais on n’entend que le silence. Des vivants ont été enfermés là, à sa place. Des vivants avec de la chair et des os et du sang. Et qui ne souffrent plus parce que ça fait plus de cent ans maintenant. Le silence est habité de leur silence. Mon cœur qui me bat dans les tempes.

Devoir de mémoire, oui…
Besoin de refouler, pour les Calédoniens, ce pan de leur Histoire, oui ?

Mais comment peut-on donner à l’enfer de Prony le nom de Prony’s Paradise ?

 

La musique est de Ibeyi : « BARASU-AYO »

24 avril 2020

La portée

On ferme les yeux
et s’ouvrent d’autres fenêtres
Une portée de quelques lignes électriques
La partition est écrite dans le ciel
où la lune dièse
Je me souviens des musiciens


Pour Pascaline et Werner que je n’ai pas vus depuis le début du confinement. Vous me manquez, les copains !

 

6 avril 2020

 

Le pouls du monde

Ecran clavier
Prendre le pouls du monde
Se laisser contaminer par la rage et même
la haine, je l’assume

Prendre des nouvelles des siens
des miens
la mienne
Il suffit qu’elle écrive hi hi
sur son clavier
et moi j’entends son rire de paillettes

alors avril est à la fenêtre

 

2 avril 2020

 

Fausse alerte

Le ciel avait pourtant chaussé sa plus belle colère
mais il ne nous a pas marché dessus
Le vent a tout replié
les nuages et la pluie
et les mésanges
empaqueté tout ça
dans une cape de nuit
et de silence

Tu les entends, mes acouphènes ?

 

Mars 2020, un jour de confinement, je ne sais plus lequel ?
Je sais seulement que c’était le jour où le ciel avait chaussé…….

Je veux bien la nuit

Maison panachée de verrières
imberbe de lierre
mais casquée de glycines
et bouclée de lilas
C’est ici qu’on m’a dit
qu’il ne faut pas garder
les morts sur les épaules
que ce n’est pas leur place
et qu’il faut faire le deuil

Moi je veux bien l’oubli
si la nuit m’ouvre encore
l’escalier dans la mer

12 mars 2020

Classé sans suite

C’est l’anniversaire de nos couteaux enfouis
Ils s’ aiguisent encore dans mon ventre
chaque fois que reviennent
d’irrémédiables printemps
sur le calendrier
Mon premier acte de naissance
a été d’arracher
des mauvaises herbes de gravier
dans un jardin aux grappes d’escargots
Et j’ai envie de dire merci
aux noms qui s’effacent
aux chemins qui s’effacent
aux blessures qui s’effacent
tous ces mouchoirs noués pour ne
pas oublier quoi déjà ?
Que ces vallées d’images s’immolent
au bûcher mathématique de la mémoire

Un désir d’ultime
et que tout
soit classé sans suite

6 mars 2020