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Quinzième volet

Voyage…

La portée

On ferme les yeux
et s’ouvrent d’autres fenêtres
Une portée de quelques lignes électriques
La partition est écrite dans le ciel
où la lune dièse
Je me souviens des musiciens


Pour Pascaline et Werner que je n’ai pas vus depuis le début du confinement. Vous me manquez, les copains !

 

6 avril 2020

 

Le pouls du monde

Ecran clavier
Prendre le pouls du monde
Se laisser contaminer par la rage et même
la haine, je l’assume

Prendre des nouvelles des siens
des miens
la mienne
Il suffit qu’elle écrive hi hi
sur son clavier
et moi j’entends son rire de paillettes

alors avril est à la fenêtre

 

2 avril 2020

 

Fausse alerte

Le ciel avait pourtant chaussé sa plus belle colère
mais il ne nous a pas marché dessus
Le vent a tout replié
les nuages et la pluie
et les mésanges
empaqueté tout ça
dans une cape de nuit
et de silence

Tu les entends, mes acouphènes ?

 

Mars 2020, un jour de confinement, je ne sais plus lequel ?
Je sais seulement que c’était le jour où le ciel avait chaussé…….

Je veux bien la nuit

Maison panachée de verrières
imberbe de lierre
mais casquée de glycines
et bouclée de lilas
C’est ici qu’on m’a dit
qu’il ne faut pas garder
les morts sur les épaules
que ce n’est pas leur place
et qu’il faut faire le deuil

Moi je veux bien l’oubli
si la nuit m’ouvre encore
l’escalier dans la mer

12 mars 2020

Classé sans suite

C’est l’anniversaire de nos couteaux enfouis
Ils s’ aiguisent encore dans mon ventre
chaque fois que reviennent
d’irrémédiables printemps
sur le calendrier
Mon premier acte de naissance
a été d’arracher
des mauvaises herbes de gravier
dans un jardin aux grappes d’escargots
Et j’ai envie de dire merci
aux noms qui s’effacent
aux chemins qui s’effacent
aux blessures qui s’effacent
tous ces mouchoirs noués pour ne
pas oublier quoi déjà ?
Que ces vallées d’images s’immolent
au bûcher mathématique de la mémoire

Un désir d’ultime
et que tout
soit classé sans suite

6 mars 2020

La pendule à l’heure

J’ai remis la pendule
à l’heure de métropole
ne peux m’empêcher de convertir
quelle heure est-il maintenant, là-bas ?
Là-bas c’est déjà demain
dans la pénombre feutrée des nakamals
Là-bas c’est encore hier
là où les paquebots créent des embouteillages

Me souviens d’un jardin

et d’un perroquet bleu
qui me frôlait la main
et de trois papillons
sur une fleur de corail

Ici on n’entend pas la mer

Seulement les coquillages
la marée de mon sang

23 février 2020

 

L’homme de Bora-Bora

Il lançait son déambulateur en avant, à la maigre force de ses bras. Ses jambes suivaient péniblement, l’une après l’autre. C’est comme ça qu’il grignotait le trottoir. Il était en short et en tee-shirt, ses pieds dans des chaussures si noires et si montantes qu’elles me donnaient chaud rien qu’à les regarder. Nous étions en train de frire dans cette rue où nous attendions le bus qui devait nous ramener à Punaauia. C’était le début de l’après-midi, l’heure mordante, sous un soleil plombant. Nous étions debout parmi les femmes aux chignons piqués de fleurs et les lycéens qui attendaient leur bus scolaire. Plusieurs ados avaient les cheveux jaunes seulement au sommet du crâne. C’est manifestement la mode chez les Tahitiens, cette canopée jaune sur la tête. Cartable au dos et, au poing, une grande enceinte portative qui déversait à plein volume la même musique sirupeuse. Courbé sur son déambulateur, le vieux monsieur nous a interpellés, sa voix essayant de couvrir les violents décibels des boomers.
– Vous parlez français ?
– Oui ?
– Tant mieux, a-t-il dit. Il avait manifestement envie de causer. Je sors de l’hôpital, je rentre chez moi.
– Et vous allez loin ?
– À Bora-Bora.
J’avais si chaud que ça m’avait paru titanesque. Nous, nous sortions tout juste d’une agence où nous avions pris des billets d’avion pour Raiatea. À Raiatea, un bateau nous attendrait au centre-ville (!) pour nous emmener sur l’île de Tahaa. Un périple qui enchantait les touristes que nous étions. Mais je me suis demandé comment il fallait faire pour aller à Bora-Bora ? Plusieurs personnes différentes nous avaient déconseillé cette destination-là. Trop touristique, trop bétonnée d’hôtels. Comment va-t-on à Bora-Bora par cette chaleur ? Le vieux Tahitien ne s’est pas arrêté sur notre bout de trottoir pour prendre le même bus que nous, bus qui serait passé par la commune de Faaa où se trouve l’aéroport.
Il a continué à lancer son déambulateur sur le macadam surchauffé. Peut-être en direction du port ?

Il a disparu au bout de la rue, dans la foule et la poussière et la fournaise et la cacophonie.
Je n’ai pu m’empêcher de penser qu’il s’était peut-être échappé d’un EHPAD.

Je n’ai pu m’empêcher de penser à lui les jours qui ont suivi, chaque fois qu’il nous fallait attendre, au même endroit, le bus de Punaauia.
Je ne peux m’empêcher de penser à lui encore aujourd’hui . Et je me pose la question, et j’ai envie de la poser à n’importe qui, tout le monde :
– Dites, le vieux monsieur, est-ce qu’il est arrivé à Bora-Bora ?

 

5 février 2020