J’ai fait peu de prises de vues. Je n’ai rien filmé de ce qui me perturbait. Trop perturbée, justement.
La vidéo qui suit je l’ai faite pour alimenter mon souvenir. Elle ne montre pas, elle tait.
Elle n’est qu’un support à mon texte.
Parce que ma colère, je ne veux pas la taire.

En Nouvelle-Calédonie, nous avons visité Prony. Le village de Prony fut transformé en pénitencier en 1873. Cent-cinquante forçats y furent envoyés. En 1889, 300 condamnés vivaient sur le site. Une mine de fer y fut ensuite exploitée de 1956 à 1968.

Prony’s Paradise. C’est ce qui est écrit sur une pancarte à l’entrée du camp. Une ancienne maison minière rénovée semble occupée par des touristes. Je me demande s’ils ont bien compris où ils se trouvaient, s’ils ont réfléchi avant de réserver le gîte, s’ils ne regrettent pas d’être là, à passer une nuit ou plus en chambre d’hôte, à petit-déjeuner avec vue sur la baie de Prony ?
Combien ont-ils payé la beauté du lieu ? Parce que c’est beau, c’est vrai, les banians aux incroyables racines qui phagocytent les ruines, comme s’ils cherchaient à étouffer l’Histoire.
Combien ont-ils payé le calme ? Parce que c’est très calme, Prony.
On n’entend que les oiseaux. Et la mer qui roule des vagues noires sur la boue rouge du rivage.

Une borne avec des itinéraires fléchés. L’itinéraire du bagne :
Poudrière, Chapelle, Chemin de halage, Cimetières, Punitions et supplices.

Supplices…
Des caisses en bois étroites, d’à peu près un mètre de hauteur. Et une caisse du même gabarit mais avec une face vitrée pour que l’on puisse voir à travers. Ce qu’on voit à travers, c’est un mannequin. Il porte un costume blanc de bagnard. Il est courbé dans une position étrange, car il n’est ni assis, ni debout, ni à genoux, ni accroupi. L’étroitesse de la cage ne lui permet aucune de ces positions. S’il était un être vivant, il geindrait de souffrance. Mais on n’entend que le silence. Des vivants ont été enfermés là, à sa place. Des vivants avec de la chair et des os et du sang. Et qui ne souffrent plus parce que ça fait plus de cent ans maintenant. Le silence est habité de leur silence. Mon cœur qui me bat dans les tempes.

Devoir de mémoire, oui…
Besoin de refouler, pour les Calédoniens, ce pan de leur Histoire, oui ?

Mais comment peut-on donner à l’enfer de Prony le nom de Prony’s Paradise ?

 

La musique est de Ibeyi : « BARASU-AYO »

24 avril 2020