Avec le vent du nord écoutez-le claquer le haut pays qui est le mien

 

Il souffle un mistral bleu. Violent, impétueux.
C’est un dimanche comme les autres, besogneux.
Nous arrachons les derniers poireaux de la saison et tanguons sous les rafales.
Ils sont durs à extraire, pris dans la terre comme dans une gangue compacte. En ce premier dimanche de juin ça fait longtemps qu’il ne gèle plus mais moi oui, je me gèle.
Nous fourchons bêchons toute une rangée de poireaux, nous secouons leurs racines pour en détacher les mottes glaiseuses, les déshabillons de la première feuille jaunie avant de les empiler dans des cagettes.
Et recommençons à la rangée suivante. Plus tard lorsqu’ils seront tous cueillis et remontés avec le tracteur, il faudra les nettoyer dans une brouette emplie d’eau, égaliser le tout à coups de ciseaux, en bas en haut, et en faire des bottes.
Ils seront alors prêts à vendre.
En attendant, je lutte avec le sol tassé, arcboutée à la fourche bêche. Je lutte contre le vent qui bat. Il bat comme une porte qui claque ! Entre deux WOOUU, il bat, c’est étonnant.
Nous avons hâte de finir notre travail avant la nuit. Le soleil a déjà plongé derrière la montagne en face et l’ombre est glaciale. C’est un dimanche comme les autres mais c’est un drôle de juin froid.
Ce vent est fou, il bat. Il me semble bien entendre claquer la porte BANG tout là-haut, à la maison. Sauf qu’une porte qui claque, ça ne claque qu’une fois, normalement. Une fois qu’elle est fermée, elle ne se rouvre pas toute seule ? Je tends l’oreille, avec le WOOUU du mistral, ce n’est pas facile. Et BANG encore et encore !
Mais qu’est-ce que c’est !?
Tiens d’ailleurs, il est où ?


Il c’est Kin, notre fils. Depuis combien de temps est-il remonté ? Je ne l’ai pas vu partir. Il est vrai qu’il est habitué à faire des allers-retours entre les champs et la maison.
Il est vrai qu’il grandit et fait moins de bêtises qu’avant.
Ça fait longtemps qu’il marche sagement le long du chemin et ne prend plus le raccourci droit dans les ruches. Il avait deux ans. Je courais en le portant sous un bras tout en lui tapant sur la tête pour tuer les abeilles accrochées à ses cheveux, puis je l’avais arrosé de vinaigre (la bouteille entière) en attendant les pompiers.
A deux ans et demi, il s’était sauvé sur la route pour aller – disait-il – boire un coup chez Christelle (qui tient le bistrot du village à 2 km de là).
A trois ans, il faisait des shampooings aux œufs (frais avec la coquille) à la chienne.
A quatre ans, il avait versé du liquide vaisselle dans le pot de miel. Même couleur, même fluidité, j’en avais recraché ma tartine.
Certes, ça fait longtemps. Depuis qu’il va à l’école, il s’est assagi. Mais de quoi peut-il être capable à cinq ans ?
Je laisse tout en plan : mon compagnon, la fourche bêche, les poireaux et le travail à finir.
Je prends le chemin qui monte à la maison (pff ça grimpe) et plus j’avance, plus je cours.
Parce que j’entends ce BANG BANG effrayant et j’entends hurler maintenant. Il n’y a pas que le vent qui fait WOOUU.
J’arrive à la maison et je le vois, mon petit qui hurle.
Je le vois à travers la vitre de la porte.
C’est une belle porte à double vitrage, en deux parties. Une barre en aluminium au milieu. Lorsque nous avons retapé la ferme et que nous en avons rêvé, les copains ont trouvé l’idée incongrue. Une porte en verre dans une maison toute en pierres ? Ça va faire anachronique. Et puis nous avons pendu la crémaillère dans cette maison où il restait encore beaucoup à faire et un ami est arrivé avec La Porte.

Cadeau !
Il a fallu agrandir l’embrasure parce que la porte de grange d’origine, aux planches disjointes et vermoulues, était plus basse et plus étroite.
Magnifique, on disait.
On se croirait au Crédit agricole, riaient les copains.
L’un d’eux a scotché un papier où il était écrit : Du lundi au vendredi de 9 h à 12 h et de 14 h à 17 h.
L’affichette est restée longtemps.

 

Je le vois, mon petit qui hurle.
Je le vois à travers la porte. La vitre du bas paillette. Comme si une araignée avait tissé une toile de givre sur toute sa surface. Une toile en étoile. Avec des ramifications saillantes d’aiguilles de verre. Et un trou excentré, du diamètre d’une balle de ping-pong.
Kin a reculé en me voyant arriver.
Il est debout au milieu du salon et hurle à pleins poumons Maman je t’aime !
Par terre autour de lui, je vois des bouts de courges. Il nous en restait trois, de ce que nous avions gardé au chaud dans la maison. Elles sont toutes explosées. Je vois aussi deux morceaux de pierre à aiguiser.
Je vois le pilon en bois – rapporté d’Afrique, pilon avec le mortier dont on se sert pour préparer le foutou manioc – pilon dont les gosses se servent pour défoncer les portes qu’ils ne savent plus ouvrir après avoir joué avec les clefs.
J’essaye de garder mon calme pour le calmer. Et ça prend du temps.
– Kin, viens.
– Maman je t’aime !
– Arrête. Moi aussi. Approche-toi. Approche, je vais t’expliquer comment ouvrir.
– WOOUU (mais cette fois, ce n’est pas le vent)
– Approche, je te dis. Tourne la clé comme ça. Dans ce sens (je fais le geste). Encore (double tour, évidemment).
La porte s’ouvre enfin. Mon fils est écarlate mais n’a aucune coupure.
Son père, qui a eu le temps de finir la cueillette et de revenir en tracteur, l’expédie dans le jardin.
Viré.
Et privé d’école pour toute la semaine.
C’est la plus grosse punition que l’on puisse trouver.
Le premier mois de maternelle, Kin pleurait. Il ne voulait pas aller à l’école.
A la maîtresse qui essayait de le raisonner, il bêlait avec des trémolos dans la voix : Tu ne comprends pas que tout ce que je veux c’est voir ma mèèère ?
Non seulement il s’est adapté mais en plus il râle quand c’est le week-end. Le priver d’école, c’est le priver de copains. Etant les seuls habitants à l’année de ce hameau isolé, la sanction est sévère.

 

Heureusement qu’on va vers l’été…

 

Oui, mais en attendant… Nous collons sur toute la surface de la vitre de larges bandes de ruban adhésif. Pour le froid mais surtout pour éviter de s’y blesser. Elle est curieusement bombée, son feuilletage prêt à tomber en milliers de bris redoutables. Une chance qu’il ne se soit pas fait mal.
Coups de téléphone donnés, renseignements pris, devis consultés, le constat est amer.
Le prix de la réparation est prohibitif par rapport à nos moyens. Le réparateur le plus proche étant à une heure et demie de route, les frais de déplacement doublent le prix de la vitre.
– Bah alors, il est malade le Kin, qu’on ne l’a pas vu à l’école ?
Jean-Michel n’est ni le premier ni le dernier à poser la question.
– Il est puni d’école.
– Père indigne, je vais te dénoncer à l’Académie.
– M’en fous, la maternelle n’est pas obligatoire.
Jean-Michel est le buraliste du pays. Son bar-tabac restaurant est l’escale obligatoire des retours de marché du mardi. Ex-électricien, il nous a gratuitement aidés à faire toute l’électricité de la maison. Pourvoyeur de tabac le mardi et pote à temps complet.
– Ben z’êtes pas dans la merde, dit-il après avoir entendu toute l’histoire. Il hennit plus qu’il ne rit.
– Arrête de ricaner et dis-moi combien je te dois.
– Pas si vite, amène ton verre. C’est ma tournée.

Merci qui ?

 

Oui, heureusement qu’on va vers l’été, la saison des marchés reprend. Avant l’automne, nous aurons de quoi payer.
Combien de kilos de petits pois ça représente, à raison de 20 F le kilo ?
Etant nulle en maths, je laisse tomber le calcul mental et me concentre sur ma cueillette.
Une semaine s’est écoulée, durant laquelle Kin s’est sagement ennuyé. C’est un dimanche comme les autres, besogneux.
Il n’y a pas un souffle d’air, le froid a renoncé à jouer les prolongations.
J’avance courbée dans les petits pois en traînant le panier presque rempli.
J’entends la voix de mon gosse, il me fait sursauter. Je le croyais tout en bas de la campagne avec son père.
– Aaah ben c’était bon.
– Tu étais-là, toi ?
Il est assis par terre entre deux rangées, une petite montagne de cosses vides devant lui.
Un bruit de moteur me fait tourner la tête. Un 4x4 blanc et rouge à plateau descend le chemin. Genre chasseur…
Ma première réaction est de ronchonner. Pff c’est quoi, ça ?
– Une toy-gros-tas maman, dit Kin en fin connaisseur qui a bien retenu les jeux de mots de son père.
Soit c’est une visite, soit c’est quelqu’un qui s’est trompé de route. Ne connaissant pas cette voiture, j’opte pour la deuxième solution et me planque dans mes petits pois tout en continuant à cueillir.
D’ailleurs elle fait déjà demi-tour. Mais se gare. Zut, c’est pour nous.
D’où je suis, je ne peux rien voir. Ça n’appelle pas, ça ne vient pas, ça ne repart pas.
Intriguée, je décide de remonter. De toute façon le panier est plein.
Lorsque j’arrive à la maison, un homme s’apprête à grimper l’escalier en pierres pour rejoindre sa voiture. En sifflotant. Crâne rasé et pantalon treillis de camouflage.
C’est un géant. Presque aussi large que haut. Genre déménageur chasseur…
Pas tout à fait quarante ans, le regard bleu. Il me tend une main qui fait trois fois la taille de la mienne.
– Bonjour, Boubou.
– Bonjour ?
– J’suis venu mesurer la vitre. Le week-end prochain, j’amène c’qui faut.
– Oh ?
– C’est Jean-Mi qui m’envoie. Il m’a dit J’ai des potes qui sont dans la merde, alors j’suis venu.
– Ah ?
– J’fais de la menuiserie alu. J’ai une résidence secondaire par ici alors j’monte tous les week-ends. Samedi prochain, quand j’reviens, j’répare la porte.
Je sors enfin de mon affligeante hébétude et lui propose d’entrer et de boire un coup.
– Merci, j’y vais, ma femme m’attend. Dimanche prochain, j’prendrai l’apéro.

 

Ils y sont déjà à l’apéro, lorsque je remonte de mes petits pois le dimanche suivant.
Le temps de finir de remplir mon panier, Boubou a déjà remplacé la vitre !
Ça discute ferme autour du pastis et du sirop de menthe.
– Tu peux lui dire merci, à Boubou.
– Merci, murmure Kin, le nez dans son verre.
– La prochaine fois, je te… (geste pour mimer une baffe).
– La prochaine fois tu le rien du tout. Ne l’embête pas, c’est mon copain. Pas vrai ?
Boubou prend Kin dans ses bras. 120 kg de muscles et le regard qui fond.
– Tu m’appelles, si tes parents t’embêtent, ok ?
– Sans déc., on te doit combien ?
– Rien j’te dis. Vous êtes les amis d’Jean-mi et les amis d’mes amis sont mes amis. C’est tout.

 

C’est tout.
Boubou repartira avec une cagette remplie de petits pois.
Nous venons de gagner une porte neuve et nous venons surtout de gagner un nouvel ami. Avec qui nous partagerons par la suite beaucoup de fous rires. Merci Kin.

 

27 février 2014

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