Baobab bam

 

Près du village de Maï, à la lisière de la savane, il y a un baobab.
Oh ce n’est pas le seul baobab.
Mais celui-ci est le plus beau.
C’est celui que Maï préfère.
 

 

Baobab bam

 

Chaque jour après l’école, elle vient s’asseoir entre les racines géantes.
Elle appuie sa tête contre le tronc gris, et elle entend le baobab respirer.
Oui, il respire, il soupire, il est vivant.
Maï le sait, parce qu’elle entend battre le coeur du baobab.
Bao – Bab – Bam – Bao – Bab – Bam.
La petite fille lui raconte tous ses secrets ; elle lui parle de sa journée, elle l’écoute aussi.
Car le baobab a mille ans, une mémoire d’éléphant, et il peut tout raconter à qui est capable de l’entendre.
 
Aujourd’hui, Maï est très excitée.
Elle arrive toute essoufflée d’avoir couru et se jette au pied du géant.
– Tu sais, baobab, c’est mon dernier jour d’école. Demain c’est les vacances.
– Bao – Bab – Bam, répond le baobab.
– Aujourd’hui je n’ai pas le temps de rester, je dois ramener du bois à la maison.
On va faire une grande fête au village, pour accueillir Kapia qui revient de la ville.
Tu sais, le fils de Mama Fatou. Tu le connais ?
– Bien sûr, dit le baobab.
– Moi, je ne me souviens pas de lui. Il paraît que c’est un grand menuisier.
Il apprend le métier chez un oncle ébéniste et…
Va t’en vite, pipelette, interrompt le baobab. Va chercher du bois, la nuit va bientôt tomber.
– D’accord, baobab. Je reviens demain.
Et l’enfant sautille en chantant vers la forêt pour ramasser les branches mortes.
 

Baobab bam

Le lendemain, c’est l’effervescence au village.
La famille de Kapia a invité tout le monde pour faire la fête.
Et tout ce monde attend avec impatience le retour du jeune garçon.
Enfin, un nuage de poussière rouge annonce l’arrivée du taxi-brousse sur la route.
Les plus jeunes enfants du village courent au devant de la voiture.
Maï, aussi curieuse que les tout-petits, se rapproche et voit apparaître un très beau jeune garçon, dont elle tombe immédiatement amoureuse.
Kapia a pour bagages, un petit sac en toile et trois tam-tams.

Mama Fatou semble consternée.
Et tout ce monde attend avec impatience le retour du jeune garçon.
Enfin, un nuage de poussière rouge annonce l’arrivée du taxi-brousse sur la route.
Les plus jeunes enfants du village courent au devant de la voiture.
Maï, aussi curieuse que les tout-petits, se rapproche et voit apparaître un très beau jeune garçon, dont elle tombe immédiatement amoureuse.
Kapia a pour bagages, un petit sac en toile et trois tam-tams.

– Mon fils, dit-elle en le serrant dans ses bras. Est-ce là tes outils ?
Tu es menuisier ou musicien ?
Kapia ne répond pas. Il sourit et son regard croise celui de Maï.
A la fête, Kapia joue du tam-tam. Sa musique est si belle que le village entier est sous le charme.
Tout le monde chante et danse.
Maï essaye de parler au jeune garçon.
Elle lui dit bonjour, elle lui propose des beignets qu’elle a fait elle même, elle le sert, lui offre à boire, lui dit bonsoir aussi, quand elle part se coucher à la fin de la fête.
Mais à aucun moment il ne lui répond.
Il ne dit ni oui, ni non, ni merci, ni bonsoir.
Maï en est toute dépitée.

Le village est encore endormi quand elle va rejoindre son baobab préféré.
Appuyée au tronc immense, elle pose sa joue tout contre, sans rien dire.
Le jour se lève, mais un ciel d’orage prolonge l’obscurité de la nuit.

– Bao – Bab – Bam, dit le coeur de l’arbre, tu ne dis rien, aujourd’hui ?
– Je suis un peu triste, dit Maï.
– Je le sens bien, répond le baobab. Elle n’était pas bien, cette fête ?
– Mais si…
– Tu es amoureuse de Kapia, petite fille ?
– Tu m’énerves à tout deviner !
– Bao – Bab – Bam. Sache que son coeur bat pour toi.
– Tu dis n’importe quoi ! S’écrie Maï avec amertume. Il ne m’a pas adressé la parole de tout le jour ni de toute la soirée.

Le baobab alors, se met à frémir, comme s’il était secoué de rire, et Maï se recule un peu car le tronc de l’arbre vibre tant qu’il lui chatouille la joue.
– Bao – Bao – Bab – Bab, rit le baobab. N’as tu pas remarqué qu’il n’adressait la parole à personne ?
– Pourquoi ?
– Parce qu’il est muet !
– Muet !? Pourquoi ne me l’a t-on jamais dit ?!
– C’est une histoire taboue, car il fut le jouet des génies. On dit qu’il arriverait malheur à qui parlerait de ça.
– Oh, baobab, raconte-moi!
 

Baobab bam

Maï enlace de ses petits bras l’énorme tronc d’arbre. Il est si grand qu’il faudrait une cinquantaine de petites filles comme elle pour en faire le tour.Elle applique son oreille tout contre l’écorce pour bien écouter, mais elle n’entend que des battements de coeur.– Bao – Bab – Bam – Bao – Bab – Bam.
– Allez, s’il te plaît, raconte !
– Bao – Bab – Bam.
– Je t’en supplie, baobab !
– Bao – Bab – Bam, s’obstine le géant.
– Mais baobab, il ne m’arrivera pas malheur, puisque je ne raconterai rien.
Tu sais bien que je sais garder les secrets. Je n’ai jamais dit à personne que nous parlions ensemble, toi et moi, par exemple.
– Bab – Bao, soupire le baobab. Tu as gagné. Alors écoute moi bien.

Tu n’as pas connu la Grande Saison Sèche qui dura treize lunes. Tu n’étais pas encore née.
La saison sèche, cette année là, arrive et elle ne finit pas. Les jours et les nuits se succèdent sans qu’une seule goutte de pluie ne tombe du ciel.
Les antilopes et les éléphants fuient la savane jaunie.
Les lions affamés attaquent les dernières chèvres maigres, puis désertent à leur tour. Ne restent que les vautours et une poignée de hyènes.
La terre se fissure, se craquèle. Le marigot n’est plus qu’une flaque d’eau croupie.
Le soleil est blanc. Un vent de sable brûlant teinte le ciel d’une lumière jaune.
Plus un oiseau ne chante. Plus un grillon ne crisse. Plus un singe ne jacasse.
C’est dans ce monde de silence et de poussière que Mama Fatou attend son bébé Kapia.

Baobab bam

Elle a très peur, Mama Fatou, de ne pas pouvoir nourrir son petit, quand il ne sera plus à l’abri de son ventre.
Elle se lamente, elle crie au ciel :
– Qu’ai-je à offrir à mon enfant ? Une terre déserte où rien ne pousse ? Une savane aride vide de tout gibier ? Un marigot qui ne peut étancher aucune soif ? Aiiii ! Qu’ai-je à offrir à mon enfant ?
Mama Fatou se lamente tellement que le ciel, dit-on, entend sa complainte.
Un terrible éclair déchire la nuit. Kapia nait à l’instant où la pluie tant attendue met fin à la Grande Saison Sèche.
– Mais, baobab, dit Maï, il est né muet ?
On dit que le génie de la foudre a volé la voix du bébé. Mais la pluie tombe, cependant, crépite sur le sol comme une musique. Elle bat et tambourine de mille et mille rythmes, comme sur la peau d’un tam-tam. On dit que le génie de la pluie a donné à Kapia sa musique.
– Oh ! C’est pour cela qu’il est si bon musicien ?
Bao – Bab – Bam. Ecoute-moi, petite. Son coeur bat pour toi.

Lorsque Maï, toute joyeuse, rentre au village, elle trouve sa mère Awa en grande conversation avec Mama Fatou. Celle-ci pleure, fait de grands gestes, comme s’il était arrivé un malheur.
– Il ne veut plus être menuisier. Il veut être musicien ! Tu entends ? Un saltimbanque ! Gémit- elle.
– Il joue très bien, dit Mama Awa. Pourquoi ne pas le laisser faire ? Tu sais bien qu’il a un don.
– Il est doué en menuiserie, aussi ! Ça oui, c’est un vrai métier ! Mais il a quitté son travail !
– Mama Fatou, calme toi. Il est honnête et serviable. Il t’aime et te respecte. C’est un bon fils. Et puis qui sait ? Peut-être qu’un jour il deviendra célèbre ?
Mais Mama fatou est inconsolable. Elle n’entend pas les mots rassurants de Mama Awa.

Maï, silencieuse, s’éclipse discrètement. En sortant de la case, elle tombe nez à nez avec Kapia.
Il avait tout entendu, derrière la porte. Il sourit tristement.
Il fait un geste de la main pour dire son désarroi.
Maï a le coeur qui cogne presque aussi fort que celui du baobab.
Elle se souvient des paroles du géant.
Bao – Bab – Bam. Son coeur bat pour toi.
Elle tend ses bras vers Kapia, et tous deux marchent main dans la main, jusqu’au marigot. 

Baobab bam
Là, ils se mettent à genoux au bord de l’eau et Kapia dessine un coeur sur le sable, avec son doigt.
Puis il écrit :
– Je pars demain. Ma mère ne veut plus de moi.
Maï a le coeur serré. Elle dit :
– Mais non, elle est seulement déçue. C’est vrai que tu ne veux plus être menuisier ?
Elle lit à voix haute la réponse que trace Kapia :
– Je serai musicien.
– Et tu reviendras ?
– Oui, écrit Kapia. Je viendrai te chercher si…

Il n’a pas le temps de marquer « si tu es d’accord », parce qu’un énorme coup de tonnerre éclate dans le ciel noir. Les premières gouttes tombent. Ils courent pour se mettre à l’abri quand un immense zig-zag de lumière descend sur la savane.

Maï pousse un cri.
La foudre est tombée sur son baobab, là-bas !
Suivie de Kapia, elle court, elle court, sous la pluie battante, vers l’arbre en feu.

Quand l’orage est passé, quand le vent chasse les derniers nuages, quand le soleil brille haut dans le ciel, Maï est toujours là, à pleurer en silence devant son baobab calciné.
Elle n’entend plus battre le coeur du géant.
Elle a beau écouter, il n’y a plus de Bao – Bab – Bam.
Kapia l’interroge du regard, mais Maï ne dit rien. Elle ne peut plus parler. Le génie de la foudre a tué le baobab. Il a pris la voix de la jeune fille aussi.
Kapia a l’air de tout comprendre. Il la soulève dans ses bras, toute légère et brûlante.
Il la ramène chez elle.

Mama Awa est d’abord inquiète, puis affolée devant la fièvre et le silence de son enfant.
– Ma petite fille, qu’est-ce que tu as ? Tu trembles ! Pourquoi ne dis-tu rien ? Parle-moi !
Elle allonge Maï, la couvre, lui donne à boire, s’affaire autour du feu pour lui préparer un breuvage de plantes.

Les gens du village alertés défilent au chevet de la jeune fille en apportant des médicaments divers, des cadeaux, de la nourriture ; ils essayent de la distraire et surtout de la faire parler, lui arracher un mot, un rire.
Mais Maï se tait.
Personne cependant, ne voit Kapia s’éloigner vers la savane, avec une machette, une scie, et d’autres outils encore.
Au soir, il n’est toujours pas revenu. Mama Fatou l’appelle, le cherche partout. Au matin, il n’est toujours pas là. Mama Fatou pleure :
– Il est parti sans même me dire adieu ! J’ai été trop dure avec lui ! Je suis une mauvaise mère !
Qu’il soit musicien s’il le désire, mais qu’il me revienne, mon pauvre fils ! Tout est de ma faute !

Trente jours passent.
Tous les gens du village sont tristes et inquiets du mutisme de Maï et de la disparition de Kapia.
La jeune fille n’a plus de fièvre, mais elle n’a pas retrouvé la parole, et elle reste très abattue.
Elle n’ose pas retourner voir le baobab.
Elle se dit que c’est à cause d’elle, s’il est mort. 

 

Baobab bam

 

Il lui avait pourtant bien dit qu’il arriverait malheur à qui parlerait de l’histoire de Kapia.
Mais elle l’a forcé à tout raconter. Elle ne savait pas que les génies pouvaient se mettre en colère après un arbre.
Elle pense à Kapia aussi. Il lui manque tellement !
Quant à Mama Fatou, elle erre comme une folle en ressassant toujours les mêmes paroles :
– Il est parti sans me dire adieu ! C’est de ma faute !

Soudain, à l’aube du trente et unième jour, un étrange bruit enfle et résonne, grave, lourd, lancinant et sourd, battant comme un coeur.

  Bao – Bab – Bam – Bao – Bab – Bam  
Tous les gens du village, surpris, sortent de leurs cases.
Kapia se tient debout devant eux, dans le soleil levant.
Il joue sur un énorme tam-tam que personne n’avait jamais vu, une musique formidable, un rythme, une résonnance, que personne n’avait jamais entendus.

Maï, bouleversée, pleure et rit à la fois, d’un vrai rire sonore.
Elle écoute Kapia.
Elle sait qu’il joue pour elle, de ce tam-tam en bois de baobab.

Et le tam-tam dit :

    Bao – Bab – Bam – Bao – Bab – Bam Son cœur bat pour toi.  
 
  Noël 2000

 

Baobab bam
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