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Quinzième volet

Voyage…

Raie d’action

poupee-jacques
Port-Gentil. Mon frère Jack se passionna pour la chasse sous-marine.
A 10 ans il fabriqua son premier fusil-harpon avec une règle d’écolier en plastique rouge à laquelle il avait fixé un élastique en guise de sandow, une pique à brochette lui servant de flèche.
La mer au Gabon pullulait de poissons. L’eau était si claire que l’on pouvait les voir nager sans porter de masque, pour qui ne craignait pas la brûlure du sel dans les yeux ouverts.
Première plongée : Jack ficha au bout de sa brochette un premier petit mandarosse, puis un deuxième, puis un troisième… Il en pêcha ainsi une dizaine que nous mangeâmes grillés sur un feu de bois improvisé.
Mes parents décidèrent alors de lui offrir un masque, un tuba, des palmes et un vrai fusil-harpon.
Ainsi équipé, ce ne fut plus une passion mais une seconde nature. Mon frère ne cessa d’alimenter la famille en poissons de toutes sortes. De plus en plus gros car il allait les pêcher de plus en plus loin, de plus en plus profond. Rouges, mulets, daurades, barracudas… Il ramenait aussi des raies pastenague que nous mangions au beurre noir avec des câpres. Un régal !
Mes parents avaient une amie, madame Joffre. Jack avait 12 ans lorsqu’elle lui proposa de lui acheter une ou deux raies par semaine.
Mon frère, chaque dimanche soir, livra donc madame Joffre, ses raies attachées au porte-bagages de son vélo.
Cela dura plusieurs dimanches.
Jusqu’au jour où…
Ce soir-là, il n’avait qu’une raie. Mais elle était de taille respectable. Il l’avait comme à son habitude attachée à l’arrière de son vélo.
Route recouverte d’un goudron improbable envahi de sable, de rares lampadaires aux lueurs très jaunes sous lesquels des lycéens faisaient leurs devoirs, n’ayant pas l’électricité chez eux.
Mon frère pédalait vite, tout à ses pensées.
L’euphorie d’une bonne journée sous-marine, plus la fatigue de l’eau et du soleil, plus la joie mêlée de fierté de gagner son argent en allant livrer le butin de sa pêche…
Cette raie était large, donc. Avec ses 60 cm de diamètre, ses ailes débordaient amplement du porte-bagages. Et la queue aussi. C’est long, la queue d’une raie. Ça pendouille et ça ballote. Elle pendouillait tellement qu’elle se prit dans les rayons de la roue lorsque Jack amorça un virage. Cela déséquilibra le vélo qui partit en zigzag. Un piéton traversait la route. Occupé à tenir le guidon qui ne lui obéissait plus, Jack n’eut pas le temps de freiner. Il ne put éviter la collision.
Vols planés. Mon frère d’un côté, la raie de l’autre. Les jambes du piéton emmêlées dans les pédales.
Jack n’avait que quelques égratignures aux mains et aux avant-bras, la raie avait la chair incrustée de grains de sable. Quant à l’homme, il se releva en vociférant, se plaignant de l’accroc qu’il avait à son pantalon, une petite déchirure au niveau du genou.
Il suivit mon frère jusqu’à la maison. Palabres…
Mes parents durent donner de l’argent pour payer le pantalon. Ils firent tout au moins  l’avance, charge à mon frère de les rembourser ensuite.
Mon père voulut donner à Jack une punition pédagogique. Il lui demanda d’écrire une rédaction pour raconter l’événement.
       – Et tu me fais une conclusion pour dégager la morale de cette histoire.
Mon frère s’y attela, peinant potache sur sa copie.
Lorsqu’il eut terminé, il l’apporta à mon père. Celui-ci la lut en silence jusqu’à la fin.
Mais arrivé à la conclusion, il se mit à bégayer :
      – Mais… Mais… !
Il en écarquillait les yeux. J’entends encore sa grosse voix :
      – Mais… Mais… !
Il tendit la rédaction à ma mère :
      – Regarde ce qu’il a écrit, ton fils…
                              
                               La morale de cette histoire :
                         Je n’apporterai plus jamais de raies à madame Joffre.
 
10 janvier 2013

Colline

8 h 30. Colline démarre son minibus. C’est un petit car blanc, 12 places assises.
Elle a déjà fait l’aller-retour jusqu’au collège (à 20 km) où elle a emmené les grands.
Elle s’apprête à faire la tournée des petits pour les emmener à l’école primaire à 7 km de là.
Un large fleuve de brume d’où émergent les iles des sommets.
Les petits l’attendent ici et là à la bordure des champs, petites silhouettes fantomatiques encore oscillantes de sommeil.
Lorsqu’ils grimpent dans le car, entrent du rire et du froid, l’haleine du givre accrochée au crissement synthétique de leurs blousons.
La jeune femme les accueille avec sa voix qui sourit tout le temps.
Laure est en retard, elle n’est pas au bord de la route.
Deux petits coups de klaxon la font sortir de la maison en pierres.
Elle court sur le chemin de terre, son cartable ballottant sur ses jambes, une moustache de chocolat au-dessus de la lèvre.
Elle tend un papier à Colline.
– Maman m’a dit de te donner ça.
– D’accord ma belle, y a pas de problème.
C’est une petite liste de courses.
1 café
1 filet de mandarines
2 boules de campagne
Efferalgan 1000 effervescent

Colline fourre le papier dans son sac.
Antoine et Jérémy se chahutent, mi-rire mi-pleurniche.
– Eh eh restez assis !
– Il m’a pris mon bonhomme !
– Qu’est-ce que c’est comme bonhomme ? Fais voir ?
– C’est le chevalier noir, dit Antoine tandis que Jérémy tend à Colline le playmobil volé.
– Wouah il est beau, dit Colline en le rendant à Antoine.
Affaire classée…
– Colline, j’ai appris une chanson…
– On arrive, Mathilde. Tu me la chanteras ce soir…
Il fait bleu maintenant, au-dessus de l’école. Des mamans, des gosses, la maîtresse.
Le vieux Gaby est monté dans le minibus qui n’est plus un car scolaire mais devient une navette pour aller au bourg le plus proche, à une demi-heure de là.
Colline échange quelques bises, quelques rires, quelques mots (Tu me prends un pack de lait demi-écrémé ? A propos de pack, ramène-moi de l’eau minérale), décroche par deux fois son portable.
C’est Roger qui voudrait Le Canard enchaîné et Maryse de l’orge pour les chèvres.
Y a pas de problème, répond-elle par deux fois. Elle ajoute les nouvelles demandes à son carnet à spirales dans lequel elle a noté toutes les listes téléphonées.
Elle n’a pas fait cent mètres que Lucie lui fait signe.
– J’ai rendez-vous à 11 h 30 chez le Docteur, dit la nouvelle passagère. Si ça prend du temps, tu m’attends ?
– Y a pas de problème, je n’aurai pas fini avant midi et demie de toutes façons.
Juste à la sortie du village, il y a un panneau d’affichage. Avec un clou.
Sur le clou, quatre bouts de papier épinglés qu’elle arrache en passant simplement le bras par la fenêtre.
Ce sont des listes de commissions qu’elle ajoute aux autres dans son sac.
Un peu plus loin, au niveau de la ferme des autruches (une vingtaine d’autruches incongrues dans cet enclos de terre nue cerné de genêts et de cades), le grand virage luit encore de givre parce que le soleil n’y viendra que plus tard. Un jeune saule tend sa branche lisse et dorée.
Un sac de toile écrue pendu. Colline décroche le sac. Elle le ramènera empli de quatre coulons, comme tous les vendredis.
Comme tous les vendredis, elle commence par la boulangerie (après avoir déposé Lucie devant le cabinet médical et Gaby à la gare).
Elle épluche ses petits papiers pour faire le compte de tous les pains qui lui ont été commandés.
Coulons, baguettes, boules. Quatorze en tout cette fois-ci.
Puis elle va à la Coopérative Agricole.
Elle charge dans son car un sac de 25 kg de blé pour Maryse et deux sacs d’engrais bio pour Jean-Mi ainsi que deux gros sacs de croquettes pour chien.
Pour une fois elle n’a pas à se rendre au grand magasin qui vend des matériaux de construction. Personne ne lui a demandé de remonter du plâtre ou du ciment.
Ensuite elle arpentera la supérette en poussant deux caddies, le portable coincé entre son épaule et sa joue pour répondre Y a pas de problème à Madeleine qui a oublié de mettre « Lessive » sur sa liste mais tu me prends Skip parce que les autres j’aime pas et Manu qui voudrait deux « Fleur du pays » brun.
Y a pas de problème, du sourire dans la voix.
Colline dispatche toutes les courses dans différentes cagettes qu’elle a prises à la sortie du magasin.
Il y a de tout. Plusieurs cafés (avec l’habitude, elle connaît les marques préférées de chacun), fruits, poulets, saucisses, sucre en poudre, en morceaux, farine, boîtes de tomates pelées, paquets de biscuits, du beurre, des yaourts nature pour Madeleine, aux fruits pour Jeanne, du riz, des pâtes, lessive, produit vaisselle, rouleaux de papier toilette, couches pour bébés.
Un paquet de bonbons qu’elle distribuera ce soir aux petits, parce qu’on est vendredi et c’est comme ça qu’elle les récompense d’avoir été sages dans le car toute la semaine.
Après la supérette, elle passe à la pharmacie acheter l’Efferalgan pour la mère de Laure, plus les médicaments pour Roger (il lui a laissé l’ordonnance avec la carte vitale).
La librairie papeterie est juste à côté.
Le Canard de Roger, deux Nice-Matin, (un pour son père, un autre pour Marie-Hélène).
Elle s’offre un Géo spécial Egypte. Elle rêve, Colline, de pyramides et de désert. Depuis toute petite, elle se passionne pour l’histoire de Ramsès II et de Toutankhamon.
En attendant Lucie, elle va boire un café au bar où elle prendra le tabac de Manu en feuilletant son Géo.
A part les achats à la coopérative où tous ont un compte, elle a tout payé. Elle enverra la facture à chacun à la fin du mois. Ne rajoutant que 2 euros par famille et par vendredi, pour le service.
Tout son parcours de la matinée est émaillé de rencontres, bien sûr. Elle connaît tout le monde, tout le monde la connaît.
Elle va remonter avec Lucie, Rose-Marie, qui est revenue de la ville par le train de 10 h 38, et Julien et Marion, deux collégiens qui n’ont pas cours le vendredi après-midi (les autres, elle redescendra les chercher à 17 h, après le ramassage scolaire des petits).
Le trajet du retour est plus long. Elle doit s’arrêter en cours de route pour ramener Rose-Marie, redistribuer toutes les commissions.
Il lui est peut-être arrivé une fois ou deux d’intervertir un paquet de café destiné à untel avec un filet d’oranges destiné à tel autre mais cela est extrêmement rare.
Au niveau de la ferme des autruches, elle s’arrête pour téléphoner. Dans cette vallée, c’est le seul endroit où le portable passe. Conversation presque codée :
– Je suis aux autruches (du sourire dans la voix).
– Merci Colline, dans 20 minutes.
20 minutes, c’est le temps qu’il lui faudra pour : raccrocher à la branche du saule le sac à pain lesté de ses 4 coulons. Décharger une cagette de provisions par-ci, une autre et deux encore par-là, un sac de croquettes. Glisser un Nice-Matin dans la boîte aux lettres de Marie-Hélène.
Trois moutons blanc sale et deux marrons sont couchés sur la tiédeur du goudron. Elle doit les contourner parce qu’ils ne se lèvent pas. L’un deux lèche le sel de la route.
Déposer Lucie sur la place du village, poser le pack d’eau minérale et un pack de lait devant la porte de l’école où un chat sauvage pas sauvage lape des restes de cantine dans une assiette posée là.
Elle fait un grand détour sur un chemin de terre jusqu’à la ferme de Maryse et ne pourra pas refuser le café tout chaud préparé pour elle.
13 h 30. Elle gare enfin son car sur le parking en bas de chez elle.
Les personnes à qui elle avait téléphoné à la ferme des autruches l’attendent pour récupérer leurs provisions.
C’est là que descendent les deux ados. Marion se tortille dans son baggy kaki.
– Colline, j’ai un devoir de géométrie, j’y comprends rien…
– C’est pour quand ?
– Pour lundi.
– Fais voir ?
Cliquetis de cartable ouvert sur le bitume du parking. Marion en extirpe une double copie à petits carreaux où figurent des tracés et des formules maintes fois raturées.
– Tu vois j’ai essayé… Et mon père y m’tue si je ramasse encore une gamelle…
– Je te le fais dimanche.
– Oh merci merci !
– Y a pas de problème…
Du sourire dans la voix.
 A part quelques prénoms changés, tout ce qui est écrit là est rigoureusement véridique.
 
29 novembre 2012