Volets ou vers

 

 

Une poésie à plusieurs volets
chaque volet ouvrant sur une période donnée

Chroniques

Tristes ou gaies, des histoires vraies

Dernières parutions…

Page blanche

Je regarde le figuier
il ne frelonne plus
Ses brindilles nues tressaillent
sous le poids-plume des mésanges

Le ciel s’effrite à la fenêtre
Floconfettis

Peut-on se noyer dans son propre silence ?
Je voudrais qu’un rien me traverse

12 janvier 2021

Piano-forte

Je n’ai jamais vu son visage. Je la voyais de trois-quart dos. Elle était à sa fenêtre, menue, penchée sur un piano, ses cheveux blancs roulés en chignon sur la nuque, son cardigan de laine pâle. Je ne me souviens pas de la couleur, rose ou blanc ou bleu peut-être. Couleur layette.
La première fois que je l’ai vue, je revenais du lycée, mon cartable en bandoulière sur l’épaule, il devait être entre dix-sept et dix-huit heures. La musique qu’elle jouait m’était tombée dessus comme une avalanche. Un éboulis de notes. Je m’étais arrêtée pour l’écouter. J’étais surprise, émerveillée. Que pouvait-elle jouer, je n’en sais rien, ignare que j’étais, et suis encore, en matière de musique classique. Bach, Haendel, Chopin, Mozart ? Mon univers à moi, c’était Leonard Cohen et Neil Young. J’étais restée un long moment sur le trottoir, pour le plaisir de l’entendre. Il avait fallu que je m’ébroue, que je rentre chez moi, retrouver mes devoirs à faire, à contre-cœur.
Le lendemain à la même heure, elle était encore là à jouer, et les jours suivants, tous les jours de lycée, lorsque je rentrais chez moi. C’était un rendez-vous qui m’était devenu indispensable. Elle me lavait de Bergson, du théorème de Pythagore, et de la Deuxième Guerre mondiale.
Même l’hiver, lorsque sa fenêtre était fermée, je pouvais l’entendre. Je restais debout sur le trottoir de l’autre côté du portail vert à la peinture défraichie, son jardinet était en friche il me semble, je ne me souviens pas très bien. Il n’était pas fleuri, je crois. Ce que je voyais de l’intérieur de sa maison, c’était un décor vieillot, avec des dorures aux cadres de ses tableaux, une tapisserie à grosses fleurs lourdes sur les murs. Tout ce que je détestais. Mais je la regardais, la vieille dame qui fléchissait le buste sur son piano. Et surtout, je l’écoutais. Même sous la pluie. Ce n’est pas la pluie qui me faisait frissonner.
Et puis il y a eu les vacances. J’avais obtenu mon bac, je n’allais plus au lycée et j’avais déménagé. Pourtant un soir, plusieurs années après, j’ai refait le même trajet, aux environs de dix-sept heures. Exprès. Je pressais le pas pour être au rendez-vous. Mais une palissade se dressait entre le jardinet et le trottoir.
Un gros chantier de démolition. Un immeuble allait remplacer sa maison, qu’un bulldozer avait éventrée. Une pelle mécanique dévorait ce qui restait de façade. Je me suis dit qu’elle était morte. Ça faisait des gravats partout. Jusque dans le cœur.

21 décembre 2020

Le collage lexical

J’aurais voulu faire un collage
de tous les fragments déchirés
Reclouer la lumière
avec un soleil noir
Traduire l’exact impact de la fêlure
Un chemin peut-être
entre trois continents
Un courant d’encre traversière
par-dessus la géographie filigrane
d’une partition
Une feuille aussi
cueillie avant que le vent
n’ait ébroué son arbre

Ce n’est poursuivre qu’un chemin lexical

J’aurais fini par le pétale bleu
d’une vraie écaille de poisson
pour quitter les sentiers battus et rebattus
de ma poésie

1er décembre 2020