Quinzième volet
Voyage…
Ce peu d’oiseau
Nous l’avons trouvé au pied d’un arbre ou de plusieurs arbres dans la forêt, savoir duquel il était tombé de son nid ? Chauve et déplumé, et le bec grand ouvert. N’tioup, il disait. N’tioup n’tioup. C’est devenu son nom. On l’appelait N’Tioup N’Tioup Ce peu d’oiseau. Même quand il a grandi.
Je l’ai d’abord nourri avec une pipette, de la mie de pain trempée dans du lait, plus tard des mouches et des vers de terre.
Au début on ne savait pas trop ce que c’était, comme genre d’oiseau.
Quand il a commencé à avoir des plumes, elles étaient beiges, on nous a dit que c’était une grive. Plus tard on nous a dit que c’était peut-être une merlette. Ou une grive musicienne.
Les premiers temps, nous l’avions mis dans une cage à oiseau par terre (il ne volait pas encore) pour le mettre à l’abri des autres animaux, porte ouverte. Mais Minoussette la trois couleurs et Zimbabwe le fox-terrier n’ont jamais tenté le moindre coup de patte ni le moindre coup de dent. N’Tioup N’Tioup était tabou, c’était l’oiseau de la maison, point.
Or en grandissant, Ce peu d’oiseau s’est révélé être un merle, bien noir, avec le bec très jaune. Il a grandi entre les enceintes que nous avions sur un meuble de la cuisine, c’est là qu’il se perchait tous les soirs. Et il appréciait manifestement la musique. Particulièrement le reggae. Il a fait ses premières vocalises sur Bob Marley. Apprivoisé, il se perchait sur nos épaules, et nous suivait partout. Les merles sont de très bons imitateurs et je lui avais appris un chant d’oiseau d’Afrique.
Lorsque j’étais petite au Gabon, il y avait un oiseau qui chantait sur quatre notes Ré Si Ré Sol et mon père me disait à chaque fois : Tu entends ? Vive Port-Gentil ! C’étaient les paroles que mon père mettait sur les quatre notes de l’oiseau. Notes que je sifflais pour N’tioup N’tioup et Ce peu d’oiseau s’est mis à m’imiter et à siffler Vive Port-Gentil lui aussi.
Il devait nous prendre pour ses parents, il nous suivait partout, jusqu’en bas de la campagne. Il avait l’air de superviser notre travail. Les jours de préparation de marché, nous devions prendre la précaution de couvrir les piles de cagettes de tomates parce qu’il les piquait allègrement et les trouait.
En devenant adulte, son attitude envers nous changea. Pour lui, nous étions des merles, donc, à qui il devait disputer son territoire…
Il est devenu agressif, il fonçait sur nos têtes, griffait nos cheveux, on avait peur pour nos yeux ! Lorsque nous partions travailler dans les champs, il nous suivait, sautillait près de nos mains qui plantaient, suivait nos doigts le long du cordeau ou du sillon.
Mais lorsque nous remontions vers la maison, plus nous nous en approchions, plus il devenait belliqueux.
Lorsqu’il était dehors et que nous sortions de la maison, nous marchions précautionneusement pour ne pas faire de bruit et ne pas l’attirer. Mais il finissait invariablement par nous retrouver.
Un jour, j’étais dans un carré de petits pois que je binais, juste en dessous de la maison. N’Tioup N’Tioup est arrivé et m’a foncé sur la tête ! Par réflexe j’ai levé le bras devant moi pour protéger mes yeux, bras qui portait la binette et… j’ai flanqué le merle par terre ! Estourbi !
Oh mon N’Tioup N’Tioup ! Je me suis précipitée sur lui, il palpitait encore. Je l’ai pris dans mes mains, l’ai ramené dans la maison. Je l’ai remis dans la cage à oiseau de son enfance, porte ouverte. Je l’ai un peu veillé mais ça ne servait pas à grand-chose, il restait étourdi. Je suis retournée à mon travail.
Plus tard, lorsque je suis revenue à la maison, la cage était vide, le merle avait disparu ! Nous avons appelé, nous avons cherché partout, absolument partout ! Sous le lit, dans la salle de bain, derrière la porte, dans la grange, nous n’avons rien trouvé. Nous avons soupçonné Minoussette et Zimbabwe d’avoir profité de la faiblesse de l’oiseau mais nous aurions trouvé alors des plumes. Aucune plume nulle part.
N’Tioup N’Tioup était parti.
Dans cette bataille de territoire, j’avais gagné. Il était parti faire sa vie ailleurs et Ce peu d’oiseau en partant a laissé un trou immense dans notre vie. Nous avons guetté les chants de merles. Je crois bien — ou j’espère — avoir entendu un jour, loin, très loin de la ferme, quelque chose qui ressemblait à Vive Port-Gentil…
À 3 h 30 de la nuit
Applaudissements nourris de la pluie
aux fenêtres et le vent fait des vagues
dans l’océan des canopées
Bain de lune pourtant
à travers une déchirure dans le ciel
Il a fait jour toute la nuit
Un camion sur la route
a fait une longue traînée mouillée
de bruit et de lumière
L’avant-pays
Là-bas c’était l’arrière-pays
vu d’ici c’était avant la mer
L’avant-pays de la mer
mais une mer sans plage
et sans parasol ni transat
Il fallait l’imaginer, en bas dans les champs
sertie dans l’écrin d’une forêt vert sombre Marquises
le pot de géraniums aux fleurs rouge hibiscus
Et le parfum des pétunias dans l’air à chaque tombée du soir
Sens, disait l’enfant, ça sent trop trop pical
Le gui doré pendu au bras d’un peuplier
À propos de « Quand c’était où c’était comment ? »
Joëlle Pétillot, poète et romancière a lu mon livre, et voici ce qu’elle écrit :
Quand c’était où, c’était comment ? Parce qu’en ces temps troublés, poser les bonnes questions s’impose.
Celle-ci est énoncée en titre d’un ouvrage de poésie de Colette Daviles- Estinès, paru aux éditions HENRY, dans la collection « La vie comme elle va.»
Et rien ne lui va mieux que cette collection-là.
Parce que ce livre-bijou, pour l’essentiel autobiographique, empreint d’une poésie constante, ne s’en tient pas là. Sont pris ici et là, dans son filet d’aiguë regardeuse, des papillons multicolores, graves, souriants, rebelles, carrément drôles (oh, les chroniques petzouilles, les mots de son fils alors petit, les êtres de rencontres, improbables parfois, les anecdotes drolatiques, mais ne nous leurrons pas, c’est toujours de la poésie brute) ou douloureux, en témoignent des souvenirs d’hôpital où ne rentre pas une once d’auto-apitoiement gluant, juste des choses vues, entendues, vécues. Et toujours, cet art de tordre les mots, ce sens de l’image vive, cet art de parole visuelle:
Chronique sur le Taïchi :
« …ou alors comme ce matin, j’oublie. Il était déjà lundi et demi quand j’ai réalisé que c’était le jour… »
Au Gabon, épisode de piscine scolaire
« Des enfants, dans le grand bassin comme dans le petit, il y en avait à peu près six au mètre carré. J’étais une timide maigrelette, je ne savais pas nager dans ce bain de bras et de jambes… »
Et soudain, la forme du poème en vers libre revient, et porte loin, comme dans
ce « extraite » qui tord le cœur
« Aujourd’hui est plus qu’un sursis/ Aujourd’hui est une vie graciée »
(…)
« Le soleil baigne encore ce piano quelque part/ Où je peinais mes notes. »
J’ai déjà dit, il y a longtemps, combien la poésie de Colette Daviles -Estinès tenait en grande partie sa lumière de ce qu’elle compte de déracinement. Ce sont souvent des mots d’exil : « Je me dévide de moi-même », écrit-elle. Il me semble que beaucoup de ses écrits relèvent de ce fil d’ariane, à emprunter d’urgence pour la suivre, entre Afrique et sud de la France, entre mer et volcan, entre ville (Cet épisode hilarant où le bruit de sa pile cardiaque intrigue et amuse une jeune passagère dans le bus !) et campagne, pour notre plus grand bonheur.
Il faut la quitter, à regret, sur cette belle déclaration qui clôture la totalité d’un ouvrage pluriel, où le sourire, le rire, la malice ont aussi leur place, et bien remplie.
« Il faudra bien qu’un jour j’épouse ma vie. De plain-pied, sans basculer en arrière. »
©Joëlle Pétillot
Les poupées vaudouces 2025
Mes voeux sous forme de poupées vaudouces. Ce sont toutes les poupées fabricolées en 2025.
Tous les jours à tous points de vue, tout va de mieux en mieux… s’il vous plaît, s’il vous plaît ! A qui je demande ça ? Je ne sais pas. Je demande ça à la vie, la vache, la belle vache vie, qu’elle arrête de nous cabosser.
S’il vous plaît, s’il vous plaît, prenez soin de vous !
Quand c’était où, c’était comment ?
Ce n’est pas de la poésie mais des petites chroniques d’enfance, de vie paysanne, en Afrique et ailleurs, tristes ou gaies, des histoires vraies !
Merci aux éditions Henry
et à La rumeur libre éditions pour leur confiance !
Dans la collection La vie comme elle va des éditions Henry, il ne pouvait y avoir plus juste joli nom !
La vie en rose
Rose et gris
c’est comme ça qu’il était
le ciel de France, l’hiver
au-dessus de la mer
le matin tôt
J’écrivais C’est peut-être la même chose
rose et gris
J’étais petite alors
Maintenant je confirme
c’est la même chose
morose et gris
Les séquelles du crabe
L’immunothérapie qui a éliminé mon crabe a aussi endommagé ma thyroïde et mon hypophyse et ce, de manière irréversible.
Moi qui craignais le moment où j’allais arrêter la cortisone qui m’aide à lutter contre les effets secondaires de l’immuno, je craignais le moment où j’allais l’arrêter parce qu’à chaque fois les douleurs revenaient … eh bien voilà : il n’est pas question que j’arrête la cortisone. Comme le levothyrox, c’est à vie.
On m’a donné une carte à toujours garder sur moi : insuffisance surrénale.
Maintenant je vais bien ! Le seul truc c’est que j’ai intérêt à me protéger… A la moindre fièvre, la moindre gastro, la moindre bactérie ou infection, je dois tripler ma dose de cortisone (ok), m’en injecter par voie sous-cutanée (passe encore) et illico appeler le samu pour me faire hospitaliser d’urgence (ah ça nooon !)
Alors donc, je ne fais plus la bise à personne et mon compagnon (le pauvre !) évite aussi pour ne pas risquer de me contaminer. Au début j’ai eu beaucoup de mal, j’avais tendance à oublier et on voit tellement de monde ! Maintenant ça va, j’ai pris le pli, les amis qui savent m’aident à ne pas oublier.
Quand il y a eu le covid, personne ne s’embrassait, personne ne se serrait la main. Maintenant, lorsque je vois approcher les amis, j’envoie une bise de loin. Mais ceux que je ne connais pas assez pour leur faire la bise ? Ils me tendent la main et je me sens affreusement gênée de ne pas la serrer, je me sens idiote de leur présenter le coude…
Vendredi soir nous avons assisté à un magnifique concert de trois flûtistes à l’Eglise Haute. Il y en avait, des copines et des copains ! Pas de bise, pas de bise ! Puis après le concert, nous conversons avec Isabelle Courroy, le courant passe. Au moment de se quitter, nous ne nous connaissons pas assez pour nous embrasser, je ne veux pas lui tendre la main. Je recule en lui disant au revoir. Elle nous dit à bientôt, je réponds à tout à l’heure. Elle rit et me prend les deux mains dans les siennes, au secours, affolée je suis !
Lorsque je suis rentrée à la maison je me suis lavé les mains et je me suis détestée de m’acharner à mettre du savon sur son geste tellement chaleureux. J’aimerais bien arrêter de stresser comme ça au moindre contact. Je ne me suis jamais sentie fragile mais là je me sens vraiment frileuse.
Et mon fils, alors ? Je ne l’ai pas revu depuis que l’on m’a annoncé ça. Je ne vais pas pouvoir l’embrasser ?
Vous me direz que ce n’est pas bien grave, il suffit que je fasse attention…
Il y a pire, comme séquelles de crabe. Je vais bien, je suis en rémission, j’arrive au bout du tunnel ! Le bout du tunnel existe, j’en suis la preuve bien vivante (pour l’instant pour l’instant pour l’instant) Profitons du moment présent !
Je vous embrasse tout plein, soyons fous ! De loin j’ai le droit !
Et bientôt les cerfs
Un dernier soir de l’été
il nous pleuvait dessus
mille papillons tombés de la lumière
Maintenant il pleut de l’eau
il a plu, ne pleut plus
et le brouillard monte de la terre à la nuit
Il n’est pas sûr que le soleil se lève
Les cigales ont fichu le camp au Groënland
c’est une déflagration de silence
si ce n’est de temps à autre
la rivière du vent dans les arbres
et la complainte grinçante et rouillée
de l’âne voisin
Un retour en avant
Juste un peu de brume
sur la route
C’était un joli mot
la brume à écrire
Rien n’était bleu finalement
ni le chemin, ni le rocher
Mais les mots n’ont pas mal
les mots ne sont pas tristes
ni inquiets
Ils se sont tus
sous les frondaisons froides
Le ciment rémanent des voix
ces voix complices
Des bouffées de bonheur
dit le berger, j’ai
des bouffées
de bonheur

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