Quinzième volet
Voyage…
Otros mundos
Ils avaient loué une maison en bord de mer pour le réveillon du 31 janvier 2007.
Playa de Zahora à Los Caños de Meca, entre Cadix et Tarifa. Non loin du phare de Trafalgar.
Plusieurs maisons tout autour, la plupart désertées en cette période hivernale.
Ils avaient prévu une soirée costumée sur le thème D’autres mondes (Otros mundos) et c’est déguisés en martiens ou robots qu’ils avaient mangé, bu, dansé, chanté, joué de la guitare toute la nuit.
Sauf Laetitia et Sylvain, les deux français de la bande, qui n’avaient rien compris et s’étaient déguisés en souris (ben quoi, le monde animal c’est pas un autre monde ?)
Une ambiance joyeuse. D’autant plus chaleureuse que dehors la nuit était hostile. Des rafales de vent couchaient la pluie, la tempête fracassait l’océan sur la côte.
Les neuf amis ont peu dormi et se sont levés vers midi.
Dans l’état second qui suit une nuit de fête. Baillant, comateux, mal aux cheveux.
Ils ont pris leur petit-déjeuner, se sont succédés à la douche.
Un arpège flamenco sous les doigts de Sylvain, une chanson aux lèvres des filles, la première vaisselle 2008. L’hébétude première se dissolvait comme cachet d’aspirine dans l’effervescence des premiers rires.
Ils entendaient battre la mer, la clameur sauvage de ses vagues.
Dehors il pleuvait encore, le jardin était inondé. Jour éteint.
L’an se levait comme un début de nuit.
Quelqu’un a frappé à la porte. Cela les a surpris. Ils avaient loué cette maison pour deux jours et ne connaissaient personne.
Lorsque Polo a ouvert ils ont tous cru avoir une hallucination. Une apparition d’un autre monde, diront-ils. Celui-là, d’alien…
Un jeune maghrébin bâti comme une armoire à glace se tenait sur le seuil. Il grelottait sous la pluie, gardait les yeux baissés. Il puait. Il puait parce que ses vêtements trempés étaient imbibés de mer et de pétrole.
La première seconde de stupeur passée, ils l’ont fait entrer. Il passait tout juste sous la porte.
Des questions ont fusé toutes en même temps mais le jeune homme ne parlait manifestement pas espagnol. Silvio, Leticia ! ont appelé les andalous mais s’il y a eu un comme un éclair dans les yeux du jeune homme en entendant parler français, il ne savait ou ne pouvait répondre.
Il était en état d’hypothermie. Ils l’ont poussé sous la douche et ont fouillé dans leurs sacs parmi le peu d’habits qu’ils avaient emportés.
S’il était arrivé quelques heures plus tôt il nous trouvait tous déguisés en martiens…
Fou rire nerveux. Mais ça va jamais lui aller, ça… A côté de ce géant ils faisaient figure de nains.
Lorsqu’il a enfin rouvert la porte de la salle de bain, ce fut comme une deuxième apparition. Il émergeait du brouillard de vapeur qui l’enveloppait tant la douche à température ultra chaude avait duré. Il portait autour du cou l’écharpe de Javi. Il était comprimé dans le tee-shirt de Gabi. Le sweat bleu de Sylvain remontait jusqu’au nombril et les manches lui arrivaient aux coudes. Les orteils enfilés dans les chaussons de Luis mais les talons par terre.
Heureusement, le pantalon en velours de Polo lui allait à peu près. Polo ne porte que des pantalons trop larges et trop longs pour lui, qui lui tombent sur la hanche et retroussés pour ne pas se prendre les pieds dedans. Mais même en descendant les revers, les chevilles étaient découvertes.
Le jeune homme a articulé deux mots en mettant la main sur sa poitrine. Il a dit Ahmed et Maroc.
Il tremblait encore. Il l’ont emmitouflé dans trois couvertures.
Ils lui ont proposé un tas de choses à manger. De bonnes choses qui restaient du réveillon mais il ne voulait rien avaler. Ils lui ont servi du thé mais il ne buvait pas non plus. Il restait prostré à trembler toujours, il ne regardait personne dans les yeux. Jusqu’à ce que Laetitia lui apporte la dernière part de charlotte au chocolat. Il s’est jeté dessus et l’a engloutie. Son corps réclamait du sucre.
Ensuite il a bu un peu de thé.
Il a fait signe qu’il voulait écrire. Ils lui ont donné un crayon et un bout de papier, il a écrit un numéro de téléphone.
Javi l’a composé pour Ahmed et lui a tendu son portable. Le jeune marocain a peu parlé, les frissons de son corps communiquaient un tremblement à sa voix. Puis il a passé son interlocuteur à Javi.
Celui-ci a expliqué où se trouvait la maison à Los Caños. Le type au bout du fil lui a répondu :
– Nous venons le chercher.
Ils ont mis ses vêtements dans un sac poubelle. Ces vêtements qui puaient le pétrole. Qui portaient l’odeur de naufrage, l’odeur de la mort.
Car il ne devait pas être seul, dans cette patera * qu’ils supposaient brisée par la tempête.
Combien de frères et sœurs d’exil avait-il vu mourir ? Et combien avaient réussi à nager comme lui jusqu’au rivage, dans l’eau glacée, dans le pétrole répandu ?
Ils apprendront plus tard que les habitants de Los Caños étaient hélas très habitués aux pateras échoués sur la plage, aux corps déchiquetés sur les rochers avant d’être vomis par les vagues.
Il arrivait alors que des rescapés viennent frapper à leurs portes.
Certains avaient le courage d’ouvrir. Du courage parce qu’ils se mettaient en position d’illégalité.
Aider un migrant clandestin est sévèrement puni par la loi.
Pour cette raison-là, certains n’ouvraient pas. Si c’était l’hiver, si c’était la tempête, si c’était la nuit, ils savaient qui pouvait ainsi frapper à leur porte et n’ouvraient pas.
D’autres avaient toujours des habits prêts dans un sac. Quand ils entendaient toquer, ils entrouvraient, tendaient le sac d’habits dans lequel ils avaient ajouté de la nourriture et un peu d’argent et refermaient vite la porte.
La voix au bout du fil était nerveuse.
– Je suis le cousin d’Ahmed, je suis à Málaga. Ne le laissez surtout pas partir avec les autres !
Ce sont des passeurs, c’est la mafia. Ils vont l’emmener dans un camp où il sera exploité, revendu, c’est très mauvais. Très très mauvais. Il ne faut pas qu’Ahmed parte avec eux.
– Mais qu’est-ce qu’on va leur dire, aux autres ?!
– Rappelez-les, dites leur de ne pas venir, que je m’occupe d’Ahmed.
– Vous en avez pour longtemps ? C’est loin, Málaga… Parce que nous devons rendre les clefs de la maison et repartir à Seville.
– J’arrive, je pars tout de suite.
Javi a refait le premier numéro, a palabré un moment. Son interlocuteur semblait furieux et a fini par lui raccrocher au nez.
Ils parlaient tous autour d’Ahmed mais rien ne le faisait sortir de sa torpeur, de son épuisement, de cette nuit sans doute, qu’il devait revivre comme un cauchemar.
– Et s’ils viennent quand même, qu’est-ce qu’on fait ?
– Il t’a dit quoi le mec, Javi ?
– Il m’insultait.
– Si ça se trouve ils vont quand même vouloir venir.
– Et s’ils nous dénoncent ?
– Comment il a eu mon numéro, ce cousin ?
– Vous croyez que des voisins ont pu le voir entrer ici, Ahmed ?
– Avec cette pluie il n’y aura eu personne dehors…
Le temps passait, ils commençaient à rassembler leurs affaires, rangeaient nerveusement la maison.
Ahmed regardait le sol. Ou au dedans de lui, peut-être. Il n’avait pas l’air de les entendre. Comme extrait du monde. Et tremblant.
Lorsque Laetitia et Sylvain échangeaient quelques phrases en français, il levait quand même un peu les yeux. Le français ne lui était pas inconnu. Peut-être comprenait-il vaguement quelques mots. Mais de quel bled reculé venait-il pour n’en parler un traitre mot ?
Lorsqu’il relevait la tête, il ne regardait pas les filles. Jamais.
– Mais qu’est-ce qu’il fout le cousin ?
– Il en a pour deux heures.
– Les deux heures sont passées.
Javi a rappelé le cousin, il était en panne et attendait un ami qui devait venir le chercher.
– Mais nous devons bientôt partir !
– J’arrive. J’attends mon ami et j’arrive.
Ils avaient tous les nerfs à vif. Ils ont commencé à se disputer.
– On doit rendre les clefs dans une heure. S’il n’est pas arrivé on fait quoi ?
– On l’emmène à Seville…
– Ah oui ? Et s’il y a un contrôle de la guardia civil ?
– Et on l’emmène chez qui d’entre-nous ?
– Tu veux le laisser là ? Pour qu’il se fasse choper tout de suite sur la route ?
– Moi j’ai la place, dit Javi.
– C’est peut-être le premier mec qui était le bon… Le cousin, c’est peut-être lui, le passeur ?
– Tu aurais dû lui demander comment il avait eu ton numéro.
– T’avais qu’à téléphoner toi.
Ahmed avait fini par s’endormir pendant qu’ils continuaient à se disputer.
Il dormait mais son corps restait agité de soubresauts.
– Quel plan foireux !
– On l’emmène à Seville et après ?
– On le met dans le car pour Málaga.
– On lui trouve des habits à sa taille d’abord. Parce que là, repérable, le mec…
– De toutes façons repérable… même sans pantoufles.
– Et nous repérables avec…
– Rien que pour revenir à Seville ça craint.
– Si encore il était petit ! Mais là, pas moyen de le faire rentrer dans le coffre de la bagnole.
– On le déguise en martien.
Rires anxieux.
Javi lui a dit qu’ils s’occupaient d’Ahmed et qu’ils lui paieraient le car pour Màlaga.
Ils ont réveillé le jeune homme enfoui sous ses trois couvertures.
Il est monté dans la voiture d’Esperanza et Gabi, sur le siège arrière entre Paulo et Araceli.
Il se voûtait pour être moins visible.
Ils lui ont préparé un lit chez Javi. Avec beaucoup de couvertures.
Le mercredi 2, Sylvain est allé acheter un téléphone portable à carte. Mais cela n’a pas été simple. On lui demandait une carte d’identité.
– Ce n’est pas pour moi, c’est pour un cadeau.
– Il nous faut un numéro de carte.
Il n’était pas question qu’il donne le numéro de la sienne, cela représentait trop de risques.
Il est ressorti les mains vides de la boutique.
Mercedes a alors eu l’idée d’appeler Anna, une de leurs amies qui travaillait au registre d’état-civil de la mairie. Celle-ci avait déjà été mise au courant de l’existence d’Ahmed, lorsqu’elle les avait appelés pour leur dire Feliz Año Nuevo. Anna leur a donné le numéro de carte d’identité d’un homme décédé quelques mois plus tôt.
C’est ainsi qu’ ils ont pu équiper Ahmed d’un portable.
Il avait enfin cessé de trembler et souriait. Il avait un beau sourire.
Ils se sont tous donné rendez-vous le jeudi 3 au matin, à la gare routière. Pour le mettre dans un car en partance pour Málaga. Ils avaient réussi à lui trouver de quoi s’habiller et il portait aux pieds de vraies chaussures. Laetitia lui avait donné un sac à dos qu’ils avaient tous contribué à garnir : quelques habits de rechange, une trousse de toilette avec savon, shampoing, rasoir, brosse à dents et dentifrice, des pansements, de l’aspirine, des barres de céréales, des fruits secs, quelques billets.
Mais toute son attitude risquait de le trahir. Il marchait tendu comme un arc, la tête rentrée dans les épaules. Prêt à céder à la panique.
Le regard fuyant. Gibier traqué. Il exsudait la peur.
La nuit de l’océan avait imbibé tous les pores de sa peau.
C’était comme si le mot clandestin était écrit sur sa figure.
– On ne peut pas le laisser monter dans le car.
– Au premier contrôle Ça sera comme si on n’avait rien fait…
Sylvain, Laetitia, Mercedes, Luis et Polo devaient aller travailler.
Les quatre autres étaient en vacances. Espéranza, Gabi, Araceli et Javi n’ont pas dit un mot. Ces quatre-là se sont regardés, ont regardé Ahmed qui regardait par terre. Gabi a fait sauter les clefs de sa voiture dans sa main et Araceli a dit oui.
Ils ont démarré en même temps que le premier car. Gabi au volant, Esperanza à sa droite, Ahmed derrière entre Javi et Araceli.
Jusqu’à l’appartement du cousin à Málaga.
Inch’Allah mon frère.
Chaque jour l’océan rejetait sur Playa de Zahora et alentour, des cadavres de femmes et d’hommes, très jeunes pour la plupart.
Sept naufragés que la mer avait recrachés vivants ont été arrêtés sur la route entre Los Caños de Meca et Barbate.
De loin en loin il a ainsi donné des nouvelles. Il s’exprimait de mieux en mieux.
Il y a eu de longues périodes de silence.
Puis il a repris contact avec Javi il y a trois semaines. Il a une petite amie et travaille chez un cultivateur à Vélez-Málaga. Il communique aujourd’hui avec la petite bande par l’intermédiaire de Facebook.
Archives de El Pais
Ces deux derniers, deux hommes d’environ 20 ans, ont été trouvés près du bord de la plage de Mariasucia, dans la localité de Barbate, par des gardes déplacés vers la zone pour identifier de nouvelles victimes possibles après l’arrivée continue de corps de ces derniers jours.
Dans les cas antérieurs, ce sont quelques voyageurs à pied qui ont annoncé aux corps de sécurité la découverte de cadavres. Il s’agissait de trois hommes et une femme d’apparence maghrébine, âgés de 20 à 25 ans.



Je grandis, tu grandis
Soum est journaliste. Mais comme tout Peul qui se respecte, il est avant tout éleveur dans l’âme.
Dans sa cour, il a quatre (ou six ?) moutons et autant de petits agneaux.
Il nous a paru naturel d’agrandir son cheptel en guise de cadeau de baptême. Nous sommes allés au marché de Niamey et notre ami Aliou nous a aidés à choisir la bête : une jolie petite agnelle de trois mois à la laine rase, haute sur ses pattes graciles, habillée noire devant et culotte blanche.
Soum nous accueille dans un majestueux boubou bleu. Des dizaines de tables ont été dressées dans la parcelle de sable fin et blanc, à l’ombre des manguiers. Nous ne sommes pas les premiers, de nombreuses personnes sont déjà assises. Il n’y a que des hommes.
Papa et Maïmouna viennent nous saluer. Papa et Maïmouna ont douze et cinq ans. Ils sont les frère et sœur du bébé, même père, même mère.
Nous sommes immédiatement séparés. Mon compagnon avec l’agnelle dans les bras est entraîné d’un côté, tandis qu’avec mon fils dans les miens, je suis guidée par Maïmouna dans un couloir sombre et frais de la maison.
Elle me fait entrer dans la chambre de Mariama.
Je la connais peu, je connais surtout son mari qui vient souvent seul à la maison.
Il n’y a que des femmes, entassées sur des chaises tout autour du grand lit où est assise la jeune mère.
Je serre toutes les mains tendues, cliquetis de bracelets et pépiements joyeux dont je ne comprends pas un traître mot. Mariama m’invite à m’asseoir près d’elle sur le lit. A côté du bébé.
Maintenant que l’enfant est baptisée, je peux connaître son nom :
– Elle s’appelle Umu.
Elle dort, Umu, malgré le brouhaha ininterrompu des bavardages. Elle dort sur le dos à minuscules poings fermés. Elle est habillée d’une robe rose fuchsia pleine de volants. Elle est seule à part moi à porter un vêtement européen. Même mon fils porte un pantalon pagne. Je me sens mal à l’aise, dans mon jean-tee-shirt. Ces femmes sont toutes plus élégantes les unes que les autres, dans leurs wax de bazin et de batik colorés. Et je ne comprends rien à leurs conversations en haoussa.
La chambre est spacieuse mais paraît étrécie tant elle est encombrée. Des visiteuses continuent à affluer. Un ventilateur sur pied brasse l’air très parfumé qui émane de cette assemblée.
Une vieille femme entre, une petite calebasse à la main. Elle n’est pas habillée comme les autres. Elle est drapée dans un pagne à l’indigo délavé, au tissage épais et rugueux, déchiré par endroits.
Elle vient directement vers moi et me tend sa sébile. Je secoue la tête, je lui fais comprendre que je n’ai rien. Et c’est vrai, dans mon sac je n’ai pas d’argent. Seulement deux couches de bébé, un gobelet d’eau avec un couvercle et une banane du jardin pour pallier à l’impatience de mon fils au cas où la visite s’éterniserait. Je la trouve gonflée, la dame, de venir mendier ici !
Mais personne n’a l’air de s’en offusquer. Elles ont toutes une pièce à jeter dans sa calebasse.
Je me sens honteuse, de plus en plus déplacée. Je supplie mentalement mon petit de se mettre à brailler comme il sait faire pour avoir le prétexte de me sauver, mais non. Il est désespérément sage. Il n’a pas faim, il n’a pas peur, il n’a mal nulle part. Il tétouille l’étiquette de son doudou en regardant tourner les pales du ventilateur.
Quelques femmes se lèvent, elles demandent la route.*
Elles sortent des billets qu’elles déposent dans un grand panier que je n’avais pas remarqué, sur la table de nuit. Il est déjà assez rempli.
Je voudrais n’être jamais venue là. Je suis furieuse contre moi, contre mon ignorance des rituels, contre les copains.
Putain, Soum, tu aurais pu nous expliquer comment ça se passait un baptême ! Et Aliou ? Au lieu de nous choisir l’agnelle, il ne lui serait pas venu à l’idée de nous dire qu’elle était débile, cette idée-là ? Qu’un cadeau de baptême c’est de l’argent évidemment ! Quoi de plus important que l’argent dans un pays où il en manque tant ?
Je fais un misérable sourire à Mariama :
– Je ne savais pas, on est venu avec un mouton. Je n’ai pas d’argent.
Et c’est vrai dans mon sac j’ai seulement deux couches, un gobelet, une banane…
Mariama me sourit. Me rit, je devrais dire. Elle est contente, elle s’en fout.
Je profite de ce mouvement de départ pour demander la route à mon tour et je suis soulagée de me retrouver dehors.
Cette agnelle, qui grandira avec la petite et agrandira le troupeau d’un ou deux agneaux par an, ils l’ont baptisée Je grandis, tu grandis.
Vagabonnage
Après l’école, les devoirs expédiés et un goûter vite avalé, nous partions mon frère* et moi pêcher sur ce ponton géant. Nous avions à peine une ou deux minutes à marcher sur une route goudronnée pour y arriver. Je précise qu’elle était goudronnée parce que c’est pas partout. Equipés chacun d’une ligne sommaire, c’est-à-dire juste une canne, un fil et un hameçon sans bouchon ni plomb, un seau pour ramener notre butin et un mélange de mie de pain malaxée avec de la Vache qui rit en guise d’appât.
Moi c’est ce que je préférais, patouiller la mixture. Pêcher aussi, bien sûr, mais seulement quand ça mordait. Bon ça mordait bien en général. On avait à peine trempé la ligne dans l’eau que l’on sentait la canne plier, le fil tirer, un poids frétillant au bout de l’hameçon. C’était très excitant. Déshameçonner le poisson qui palpitait sans se blesser les mains aux épines dorsales, je savais faire.
Le vider de ses tripailles, je laissais faire Jack. Moi je n’avais pas le droit de me servir d’un couteau.
Cette fin d’après-midi, la pêche ne fut pas vraiment fructueuse. Nous avions laissé pendre nos lignes dans un trou d’eau entre deux rangées de grumes et ça ne voulait pas mordre.
– Faut aller plus loin, dit mon frère.
Nous avons marché et encore marché. Sautillé plutôt, d’un tronc flottant à l’autre. Jusqu’à nous éloigner du rivage. Nous sommes arrivés tout au bout du parc à grumes. Devant nous l’océan, à perte de vue.
Là mon frère a pêché un mandarosse. La nuit allait tomber, il devait être aux alentours de 18 h. Il y avait un gros soleil rouge. Très gros, très rouge et très bas à l’horizon.
Jack a éventré le poisson au-dessus de l’eau, remis le couteau dans la poche de son short.
– Faut rentrer maintenant.
Je rechignais/chouignais, je voulais rester encore un peu parce que je n’avais rien pris. Mais le gros soleil rouge a très vite coulé, plouf, et ce fut la nuit noire.
On voyait là-bas loin quelques scintillements de lampes des rares maisons du bord de mer.
Et la lumière jaune des lampadaires de la route goudronnée mais la distance était trop grande pour qu’ils nous éclairent.
Nous avons rebroussé chemin, sautant d’un tronc à l’autre. Ils tanguaient/roulaient un peu sous les tongs. Soudain nous nous sommes retrouvés devant un trou d’eau. Environ deux mètres nous séparaient des prochaines grumes. Avec nos petites jambes de crevettes de 6 et 10 ans, nous ne pouvions pas franchir cet espace d’eau noire qui clapotait de petites vagues.
Nous avons reculé, cherché un autre passage, mais encore une fois, deux fois, nous nous sommes retrouvés bloqués. Impossible d’avancer pour atteindre le rivage. Jack a fondu en larmes.
– Rhoo mais pleure pas, t’as un poisson, toi.
J’ai dit ça, c’était pour essayer de le consoler mais n’empêche, je l’avais mauvaise d’être bredouille.
Quand même, ça me faisait triste de voir mon frère pleurer. J’aime pas ça, quand les gens pleurent, ça me donne envie de pleurer à mon tour.
Sur la route (qui était toujours aussi là-bas loin), il ne passait pas une voiture. Mais nous vîmes la silhouette d’une personne qui marchait.
Jack se mit à crier :
– Venez nous aider ! On est perdu, on n’arrive pas à revenir !
Je criais aussi :
– Venez, mon frère il pleure !
La personne nous a entendus et est venue nous rejoindre. C’était un jeune homme. On ne distinguait pas bien son visage dans l’obscurité. Je pourrais écrire que l’on voyait ses dents blanches sourire dans la nuit, mais je ne m’en souviens pas et je ne suis pas sûre qu’il souriait.
Il nous a guidés jusqu’à la terre ferme, notre sauveur.
Merci merci, nous lui avons serré la main et nous nous sommes mis à courir, avec nos cannes à pêche et notre seau avec le poisson dedans… dans le sens opposé.
A force d’avoir tourné et viré sur le labyrinthe de grumes, mon frère nous croyait très loin de la maison et ne savait plus du tout où nous étions. Moi non plus évidemment, mais je ne me posais même pas la question, je le suivais sans réfléchir.
Totalement perdus. Au bout d’un long moment, nous avons fini par faire demi-tour parce que décidément nous ne reconnaissions pas le paysage. Il n’y avait qu’une route. En la suivant (dans la bonne direction), nous sommes enfin arrivés à la maison.
La porte était grande ouverte, toutes les lampes de toutes les pièces étaient allumées, le couvert était mis. Il n’y avait personne. Jack a regardé l’heure à la pendule du salon. Tout soulagé qu’il était, il me dit d’un ton léger :
– Il est 9 h. Ils ont dû partir à notre recherche. Bon, ben je vais à la douche.
Ils sont arrivés à ce moment là, nos parents. Ma mère était en larmes.
La première chose qu’elle fit fut de le gifler. Avant de nous prendre dans ses bras.
Mon frère sanglotait. Non pas à cause de la gifle mais d’émotion.
Alors moi aussi parce que j’aime pas ça, quand les gens pleurent.

Le chemin bleu
Il court à sa rencontre lorsqu’il la voit descendre le chemin.
Le chemin bleu par lequel on vient.
Il ne lui donne pas le temps d’arriver chez elle.
Elle a toujours un livre à lui offrir, qu’elle sort de son bagage.
Ils s’assoient par terre tous les deux, lui calé contre son ventre. Elle lui lit l’histoire à même le sol, au beau milieu du chemin.
Elmer l’éléphant, c’était avant-hier.
Elle lui a dit :
– J’ai apporté de la confiture de framboises. Tu veux venir prendre le petit-déjeuner chez moi demain ? Je t’invite. Quand tu te réveilles, tu viens. On fera des tartines de pain grillé, j’ai du chocolat, j’ai du jus d’orange aussi.
– Je ne me suis pas habillé parce que c’est le petit-déjeuner.
C’était hier.
Je suis en train de désherber en contre-bas de la maison d’Arlette.
Il est assis là, sur une marche, adossé au bois de la porte fermée.
Je l’entends parler comme un enfant qui joue. Il change de voix, j’ai l’impression d’entendre trois gosses. Mais il est tout seul.
Un lundi de septembre encore très bleu. La lumière est cuisante au fur et à mesure que l’heure avance. L’ombre douce d’un nuage glisse de temps à autre sur le dallage de pierres de la terrasse. Un air plus frais coulisse alors.
Puis le silence.
Il ne bouge pas, ne parle plus.
Ce silence m’alerte, je le hèle :
– Qu’est-ce que tu fais ?
– J’attends Arlette.
Petit bonhomme contre une porte fermée. Assis sur la marche, il attend. Il attend au soleil mordant. Il attend plein sud. Qu’elle descende le chemin bleu par lequel on vient.
Sur la façade en pierres, les volets aussi sont clos.
– Mais elle est partie, Arlette. Elle ne reviendra pas aujourd’hui…
Il se redresse, chancelle un peu sur son debout. Sa voix qui se fendille.
– Elle ne m’a pas dit au revoir…
Plus tard il lui dira : Je t’ai attendue longtemps et toi, tu ne venais pas.
C’était il y a loin.
C’est un souvenir qui me vient de temps en temps.
Il remonte, comme le chemin bleu par lequel on s’en va.
10 juillet 2013
Chi-Tam ma langue maternelle
J’étais fière de grandir à côté d’elle – à 3 ans je lui arrivais à la poitrine – je trouvais que je grandissais vite, jusqu’au jour où j’ai compris qu’elle mesurait 1 m 48.
Embauchée dès ma naissance à Saïgon, elle nous a suivis en Nouvelle-Zélande et est tout naturellement (r)entrée en France avec nous. Car de statut de nounou elle était passée à celui d’amie inséparable de ma mère. Une soeur, une complice, une épaule.
De la naissance jusqu’à mes 6 ans j’ai donc eu la chance d’avoir deux mamans. Si Chi-Tam ne s’était pas mariée, elle nous aurait accompagnés en Afrique.
Chi-Tam n’est plus son nom. Chi-Tam veut dire n° 8 en vietnamien parce qu’elle était la 8ème d’une famille de onze enfants.
Arrivée en France, elle a voulu se prénommer Simone et je me souviens de ses colères lorsque par habitude nous persistions à l’appeler par son nom vietnamien.
Elle ne savait ni lire ni écrire. Et a toujours parlé un français très approximatif.
Son mari étant également vietnamien, elle ne parle pas français avec lui. Elle a donc fait peu de progrès depuis.
Il faut être initié pour la comprendre, je l’étais. Je parlais couramment Chi-Tam.
Mon yheu khoman li gho ! (prononcez le h) signifiait Mon vieux comme il est gros !
Tu veux du khomaye* ? (n’oubliez pas de prononcer le h) voulait dire Tu veux du fromage ?
Mon apprentissage du français se fit donc avec elle, ce n’était pas sans difficulté.
Comme elle disait solail en parlant du soleil, je lui disais : il y a du solail.
Elle me reprenait :
– Non, on dihe dhu solail.
– C’est bien ce que je dis, je dis solail !
– Non, thu dihe solail, il fhaut dihe solail.
Et ainsi de suite…
Lorsque je rentrais de l’école je la poursuivais dans toute la maison, elle jonglant avec ses casseroles ou le balai à la main ou devant la table à repasser, moi avec mon livre. Je me souviens d’un dessin de petit chien avec une patte bandée et les grosses lettres écrites : Toby s’est cassé la patte. Pauvre Toby !
Je me souviens de sa patience bienveillante.
J’étais continuellement dans ses
– Répète après moi. Toby.
– Thoby.
– S’est cassé la patte.
– S’est khassé li paht (prononcez le h, je sais c’est pas facile).
– La patte !
– La paht.
Je suivais les mots avec mon doigt et la houspillais en surprenant son regard attaché à ses casseroles/balai/fer à repasser.
– Mais regarde, tu regardes pas !
Elle finissait par se libérer d’un impétueux Va fhang ta douhte.
– Répète d’abord : Toby s’est cassé la patte. Pauvre Toby ! (je mettais le ton)
– Thoby s’est khassé la paht. Pauhe Thoby (elle ne mettait pas le ton).
– Bon voilà, tu sais lire maintenant.
Et satisfaite, j’allais prendre ma douche.
A 6 ans je suis partie avec ma famille au Gabon. Nous l’avons laissée, ma deuxième maman. Avec son mari tout neuf et son bébé dans le ventre.
Je suis partie avec le souvenir de son amour. Et son vocabulaire.
J’ai senti un liquide chaud sur mes lèvres, sur le menton, dans la gorge.
Je savais ce qu’il m’arrivait, ce n’était pas la première fois. Or je me rendais compte que j’étais incapable de l’exprimer correctement.
J’aurais pu appeler la maîtresse et lui dire la formule que Chi-Tam employait.
Mais j’avais pleinement conscience que ça ne se disait pas comme ça. Très lucide sur le ridicule de la phrase qui me venait en mémoire, je cherchais désespérément la traduction. Paralysée sur mon banc, le nez en l’air. Ça me dégoulinait dans le cou, ça tâchait ma robe, ça faisait des fleurs rouges sur mon cahier.
Je restais muette, j’appelais au secours dans ma tête, quand enfin une petite fille dans la classe claironna en me montrant du doigt : Maîtresse, elle saigne !
Ce fut une révélation. Le mot saigner.
Je venais d’apprendre qu’on ne disait pas je coule le sang du nez.
Chronique petzouille
Nous avions prévu de partir « tôt » mais l’asperseur d’arrosage s’est bouché alors que je venais de le régler pour la nuit dans le champ de patates. Il m’a fallu remonter jusqu’à la maison, chercher une clé de 9, redescendre, démonter l’appareil, enlever le gravier coincé dans le gicleur (ça arrive souvent l’été, quand le niveau du captage de la source baisse), envoyer un coup d’eau dans l’asperseur pour être sûre qu’il ne reste rien, envoyer le gicleur gicler dans l’herbe (ça arrive souvent l’été quand le niveau de fatigue monte et ça énerve), passer un temps fou à ne pas le trouver, aller prendre un autre asperseur dans les carottes et le planter au milieu des patates.
– Maman il est 8 h, crie mon fils. Il crie parce qu’il est à la maison tout en haut et que je suis tout en bas.
8 h, c’est l’heure à laquelle nous aurions dû partir. Parce qu’il faut trois quarts d’heure de route pour aller chez les copains.
Arriver à 20 h 45 c’était parfait. Ça leur laissait le temps de finir la traite de leurs chèvres et nous arrivions juste pour les aider à mettre le couvert pour les quelque trente personnes prévues.
Les chiens, chat, cochons sont nourris. Il me reste à me doucher, coiffer (pour une fois), enfiler ma nouvelle très jolie robe dénichée à la Friperie des Vallées.
Emballer le marbré au chocolat dans un linge, ne pas oublier le vin et le panier de légumes tout frais cueillis pour la circonstance.
Je suis enfin prête.
Mes sandales en cuir neuves font sprouitch sprouitch quand je marche (je ne m’en étais pas rendu compte lors de l’achat pff c’est la première fois que je les mets).
Les chiens boudent. Ils savent qu’il y a du départ dans l’air. Ils boudent tellement qu’ils n’ont pas entendu le 4×4 verni noir descendre le chemin. Il faut dire que le moteur de la nôtre tourne déjà et que le bruit du pot d’échappement couvrirait presque le bruit d’un avion à réaction. Ils semblent se réveiller au claquement de deux portières et s’étranglent presque à force d’aboyer.
J’ai la main sur la poignée de la mienne (de portière). Elles sont deux. Deux dames. Quarante et soixante ans. La première est blonde et très bronzée avec des lunettes de soleil alors qu’il n’y a plus de soleil. Pantalon beige chic au pli parfait, talons haut-perchés précautionneux sur le chemin en terre. La seconde est permanentée blanc rose, jupe grise à godets qui godoie en-dessous des genoux.
– Bonsoir. On vient vous acheter une salade, dit la plus jeune derrière ses lunettes noires.
– Une salade ? Maintenant ?
– Oui, pour ce soir.
J’ai un regard vers la campagne, tout en bas. Tchika tchik, l’asperseur tourne bien sur les patates que l’on voit à peine d’ici, parce qu’elles ont encore peu de feuilles. Les salades, on ne les voit absolument pas parce qu’elle sont encore plus bas que les patates.
Je pense une fraction de seconde à mes sandales qui couinent. Il me faudrait les enlever pour chausser pieds nus les bottes en caoutchouc car l’arroseur est en train de tremper le chemin.
J’imagine la descente et surtout la remontée, la sève laiteuse de la salade qui noircit les doigts, l’immanquable trace de terre humide sur ma robe
– Non, je ne peux pas, on doit partir, dis-je.
non mais vous avez vu l’heure ? Je pense. Il est 21 h.
– Même une ?
Surtout une !
– Ça ne va pas être possible, elles sont tout en bas…
– Et ça ?
La jupe à godets me montre du doigt le panier que je tiens à la main. Une grosse batavia bien fraîche en déborde, par dessus les carottes nouvelles et les poireaux et le marbré.
Je donne une tape agacée à la chienne qui farfouille sous ladite salade parce qu’elle sent le gâteau.
Rex attaque ! (mais aucun de mes chiens ne s’appelle Rex)
– Ça c’est pour des amis. Qui nous attendent, nous sommes très en retard. Si vous voulez des légumes, venez lundi, c’est notre jour de cueillette.
– On voulait juste une salade pour ce soir. Lundi on n’est pas là, on repart dimanche. Mais vraiment, vous ne voulez pas nous vendre une salade ?!
– Non, désolée.
– Alors vous refusez de vendre ?, Dit la plus âgée (je vous jure, on entend l’italique dans la voix).
Oh le ton de mépris indigné… Oh les grosses vaches (elles ne sont pas grosses) de résidus secondaires. Sans doute frustrées de ne pas pouvoir dire : nous avons mangé une salade bio achetée à la ferme, elle était succulente quoi…(prononcez côôaa)
Au lieu de ça, elles diront :
Il y a des paysans deux kilomètres après le village, on ne peut rien leur acheter. Comme s’ils n’avaient pas besoin de vendre ! Alors qu’on voit bien qu’ils n’ont pas les moyens. Rien que leur voiture, elle fait un bruit é-pou-van-table.
Le Taï chi
Tous les lundis matin je fais du Tai Chi.
C’est-à-dire que…
Ça fait deux mois que j’ai commencé.
A y penser, je veux dire.
Je fais du Tai Chi avec Martine. Nous nous sommes motivées toutes les deux.
Ça fait beaucoup de bien au corps, au cœur, à la tête. Pour la respiration y a pas mieux.
J’ai cours tous les lundis matin de 10 h à 11 h 30. Ce sont les horaires d’hiver.
C’est gratuit et ça se passe en plein air.
Bon, la première fois, il a plu des cordes, nous n’avons pas pu y aller.
Le lundi suivant, décidément c’est pas de chance, j’ai consulté la météo le dimanche soir et ils annonçaient encore un sale temps. Alors j’ai traîné, sachant que je n’avais pas à mettre mon réveil.
J’ai passé presque une nuit blanche, à écrire, à écouter de la musique, à bidouiller sur ma table de montage vidéo.
Le jour se levait quand je me suis enfin endormie.
Je me suis réveillée tard. Les météorologues devraient penser à regarder par la fenêtre avant d’annoncer le temps qu’il fait. Il y avait un grand soleil. Zut, trop tard pour aller au cours de Tai Chi, c’était déjà lundi et quart !
J’ai téléphoné à Martine pour savoir comment c’était, le cours ? Mais elle avait tout simplement oublié d’y aller.
Bon promis, lundi prochain on y va. Motivées. Ça fait trop de bien au corps, au cœur, à la tête.
Depuis, il pleut tous les lundis.
Ou alors j’ai un truc urgent important et prioritaire à faire.
Ou alors je ne suis pas là.
Ou alors comme ce matin, j’oublie. Il était déjà lundi et demi quand j’ai réalisé que c’était le jour du Tai Chi.
Ça fait longtemps que je n’ai pas revu ni même appelé Martine. On ne se voit plus depuis qu’on fait du Tai Chi.
Bientôt ça va être les horaires d’été : de 8 h à 10 h 30. Je sens que ça va être encore plus lundi trop tard.
Si ça continue, j’arrête.
Alors caisse tu fous là devant ton ordi, (sic) t’es pas au Tai Chi ?, pensez-vous (hein que vous le pensez ?).
Eh ben non, y a Tai Chi tous les lundis sauf les lundis de Pentecôte…
Savez-vous qu’il y a quelques lundis de ça, j’y suis allée au Tai Chi ? Si si.
Mais bon c’était déjà lundi trois quart, je savais que j’étais en retard. Mais c’était juste pour voir un peu où c’était et comment ça se passait.
Vous n’allez pas me croire mais j’ai pas trouvé ! Aucun gugusse en train de faire du Tai Chi dans le jardin où était censé se dérouler le cours.
Et comme il y avait un monde fou qui faisait la queue à la mairie-annexe où j’aurais pu me renseigner, je suis rentrée chez moi.
Ma copine Martine m’a dit que je ne m’étais pas trompée de lieu mais que les cours étaient sûrement passés à l’heure d’été…Je suis donc arrivée 3/4 h après la fin du cours.
Le Tai Chi c’est pas pour moi finalement.
M’en fous, l’année prochaine je vivrai dans l’arrière-pays et je ferai du yoga avec ma copine Christine. Nous sommes motivées toutes les deux.
Le yoga ça fait beaucoup de bien au corps, au cœur, à la tête.
20 mai 2013
Mira
Le sentu
Enfoncer alors précautionneusement le tournevis (les chercheurs de truffes ont sans doute d’autres outils mais mon gros tournevis ébréché faisait très bien l’affaire). Humer encore. Il arrive que le sentu disparaisse. Volatilisé. Chercher dix centimètres plus loin. Ou vingt. Jusqu’à capter à nouveau le parfum. Jusqu’à ce qu’il se précise. Le tournevis soulève la croûte de givre et la main creuse. Parfois les truffes affleurent à la surface, parfois il faut creuser plus profond. L’impression que la terre cède soudain. Une sorte de minuscule éboulis. Une impression de tiédeur aussi. Le sol semble avoir changé de température. Il n’est plus nécessaire de prendre une poignée de terre pour la sentir parce que l’odeur exhale, envahit les narines, le cerveau, les papilles gustatives. Ce n’est plus nécessaire mais je ne peux m’en empêcher. Sniffer encore et encore. Shootée comme les mouches têtues collées au déblai.
Toucher enfin du bout des doigts une sphère granuleuse, avant même de la voir. Là, il faut poser le tournevis afin de ne rien abîmer. Faire durer le plaisir de la découverte. Je travaillerais avec un pinceau d’archéologue si j’en avais un. Retirer la terre pincée par pincée. Dégager délicatement les racines du chêne ou du pin qui traversent le ravin miniature que je viens de creuser. Le trésor est là. Le diamant noir. Petite boule verruqueuse plus ou moins cabossée que l’on détache de son nid à peine visible de mycélium filandreux. Il arrive que le tournevis fasse un éclat dans la chair veinée de ridules fines. Une grappe de truffes quelques fois. Le plaisir de les tenir dans la main, dans les deux mains quand la grappe est généreuse. Avant de repartir, reboucher le trou soigneusement. Non sans avoir porté une dernière fois aux narines le parfum de la terre qui sent la truffe. Ce n’est pas la même odeur, je la trouve infiniment meilleure. Et rentrer en annonçant triomphalement qu’il y avait du sentu. De la terre sur le bout du nez.
Par la suite j’avais dressé mes chiennes à trouver les truffes. Le cavage avec elles était un plaisir différent.
Il nous arrivait de rentrer bredouilles, il y a des jours où il n’y a pas de sentu. Mais il leur arrivait de détecter les truffes qui n’étaient pas même bien mûres et qui avaient donc peu de parfum.
Et puis ça allait trop vite, c’était trop facile. Je n’avais plus le plaisir de scruter le sol et l’air pour braconner les mouches dorées. Je n’avais surtout plus le plaisir du sentu. La première chienne donnait trois coups de griffes à la surface du sol et n’attendait pas que j’aie extirpé la truffe pour réclamer une friandise. Elle plongeait directement son museau dans la large poche de ma veste pour se servir elle-même (des croquettes ou des biscuits, au début c’était des morceaux de gruyère car c’est avec du gruyère que je l’avais dressée).
Quand plus tard j’ai dressé la seconde chienne, j’avais décidé de ne donner la récompense qu’au retour à la maison. Celle-ci creusait frénétiquement, au risque d’éjecter la truffe et de l’ensevelir dans le déblai. Je l’arrêtais pour pouvoir travailler avec mon tournevis et mes mains mais elle était si excitée d’avoir trouvé, si joyeuse de m’avoir fait plaisir, qu’elle me labourait la figure avec ses griffes dans l’attente d’une caresse. Ou bien elle se vautrait les quatre pattes en l’air dans le trou qu’elle venait de faire.
Elle ne me donnait pas le temps de respirer le parfum de la terre qui sent la truffe. Ce n’est pas la même odeur, je la trouve infiniment meilleure.
* Le sentu est un terme maison. Ce n’est pas un vrai mot de rabassier.
La voisine
Mahamane Ousmane, le nouveau président du Niger annonce que les fonctionnaires seront payés dès demain. Depuis ce matin, son discours passe en boucle à la radio. J’éteins La Voix du Sahel en soupirant. Ce n’est pas trop tôt.
Quelqu’un a secoué la cloche du portail et je vais ouvrir, mon fils sur la hanche.
Une grande femme mince se tient devant moi. Drapée d’un riche pagne vert de bazin brodé.
– Bonjour, je suis votre voisine.
Je ne l’avais jamais vue. Derrière l’immense mur mitoyen, je n’entendais que des voix de femmes et des rires d’enfants. Elle est belle, avec son visage encadré de longues tresses fines perlées de blanc à chaque extrémité.
Je me demande vaguement s’il y a un problème, si nous n’avons pas fait trop de bruit la veille avec nos amis… ? Je l’invite à s’asseoir sur la terrasse tandis qu’elle m’explique :
– Je viens vous demander de l’aide. Pouvez-vous me prêter 5000 francs* pour acheter 25 kg de riz? Nous n’avons plus rien à manger, mon mari n’a pas été payé depuis trois mois. Il est instituteur à l’école en face.
Les anneaux dorés tintent à son bras dans le geste gracieux qu’elle fait en direction de l’école derrière le portail.
Depuis que nous sommes arrivés à Niamey, je n’ai vu cette école ouverte qu’une quinzaine de jours en tout. Quinze jours en six mois, c’est peu. Les enseignants y sont continuellement en grève. A cause des salaires qui ne leur sont pas versés.
– Il va être payé demain, le président l’a dit.
– Je sais, j’ai entendu.
J’ai posé mon petit endormi sur la banquette. Elle me sourit timidement.
– Vous connaissez mon fils, il est venu jouer avec le vôtre, hier.
La veille effectivement, alors que mon petit garçon barbotait dans sa petite piscine gonflable, j’avais entendu des voix d’enfants l’interpeller : anassara** ! J’avais levé la tête. Au-dessus du mur qui nous sépare des voisins, une brochette de bouilles hilares. Six mômes regardaient avec envie mon fils s’ébattre dans l’eau. Il faisait si chaud…
– Anassara !
– Venez, leur dis-je
Ils ne s’étaient pas faits prier, ils étaient arrivés dans une joyeuse bousculade. L’aîné devait avoir 6 ou 7 ans, la plus jeune était plus âgée que mon fils et devait avoir 3 ans. Ils avaient envahi la terrasse, sauté dans la piscine pour rafraîchir la plante de leurs pieds nus brûlés par le dallage bouillant, éclaboussé partout, poussé les petites voitures, enfourché le cheval à roulettes, joué avec les balles, sous l’oeil ébahi et ravi de mon gamin. Ils pépiaient comme des moineaux.
– Mon fils, c’est celui qui a le teint clair, précise ma visiteuse.
Oui peut-être, je me souviens d’un petit garçon au teint clair comme celui de la dame. Je ne parviens pas à me remémorer suffisamment son visage pour établir une ressemblance. Ils avaient joué un moment avec mon fils puis étaient repartis brusquement, comme à un signal mystérieux. Avaient-ils entendu une mère les appeler ?
– Il n’y a vraiment plus rien à manger à la maison. Je vais acheter un sac de riz et je vous rendrai l’argent.
Je pense bien, qu’elle va me le rendre, cet argent. Je la regarde, cette princesse. Tellement de classe dans ses gestes, son port de tête. Je pense à sa dignité. Je mesure tout le courage qu’elle a dû avoir pour venir frapper à ma porte et quémander de quoi nourrir sa famille, ces enfants même père/pas même mère.
Je lui donne 5000 francs que j’ai auparavant glissés dans une enveloppe, je ne sais pourquoi. Par pudeur, pour protéger sa fierté…
– Pourquoi ?
Admettons.
Elle a utilisé ses talents de comédienne. Elle a utilisé la situation mais c’était peut-être la sienne, après tout ? Femme de fonctionnaire sans revenus (il faudra encore attendre trois mois de plus pour qu’une partie du salaire promis soit enfin versé, finalement), voire pire, femme de rien.
Elle aura peut-être utilisé ces 5000 francs pour acheter vraiment un sac de riz ?
**anassara veut dire « le Blanc » au Niger.

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