Quinzième volet
Voyage…
Des racines et du ciel
On m’a dit : Votre problème, c’est ça, vous manquez de racines.
Pour être bien dans votre vie, vous devez prendre racine. Enracinez-vous.
Imaginez que vous êtes un arbre.
Imaginez que vos pieds pénètrent dans le sol. Qu’il en sort des racines qui s’enfoncent profondément dans la terre. Vous allez sentir que vous basculez en avant.
Imaginez alors qu’un fil invisible vous tire le sommet du crâne vers le plafond.
Vous avez des branches qui poussent de votre tête et s’élèvent haut, très haut, jusqu’à toucher le ciel.
Vous vous sentirez basculer en arrière.
Alors j’ai essayé.
Les pieds bien à plat, je me suis enfoncée dans le carrelage. C’est d’autant plus méritoire que le carrelage est froid, j’ai les pieds gelés.
N’ayant pas de tapis, j’ai plié une serviette de bain par terre et j’ai recommencé.
J’ai pensé que je devenais lourde, très lourde. Si lourde, que mes pieds passaient à travers la serviette, les carreaux, le béton. Il ne doit pas y avoir de vide sanitaire là-dessous, sinon je n’aurais pas si froid aux pieds.
Je dis Tais-toi à la voix dans ma tête et je me reconcentre.
Mes pieds sont lourds, donc.
Ils crèvent le béton, je m’enfonce, je m’enfonce. Le froid enserre mes chevilles maintenant.
Je ramasse ma serviette et déménage dans la chambre inoccupée de mon fils où le sol n’est pas carrelé mais en parquet flottant.
C’est par là que j’aurais dû commencer, c’est nettement moins froid.
Je m’enfonce, donc.
Des racines commencent à me pousser aux orteils, à la plante des pieds.
Elles traversent le plancher, fouissent dans la terre (il doit bien y avoir un peu de terre tout là-bas dessous, non ?) et je sens que je bascule en avant.
J’imagine alors que des branches me sortent de la tête et me tirent vers le haut.
Là, c’est plus facile. Je grandis, je grandis, je ne vais pas tarder à toucher le plafond.
Quel arbre suis-je ? Un flamboyant, ça me plairait bien mais les branches s’étalent à l’horizontale.
Au fait, qu’est-ce que je fais de mes mains ?
Je les lève à mi-hauteur, ça fait plus branches.
C’est pas bien un flamboyant ? Plus tard, un flamboyant. Quand tu sauras devenir un arbre bien enraciné en 5 minutes. Parce que pousser à l’horizontale avec le temps que tu mets, tu n’es pas près de toucher le ciel.
Un arbre qui monte au ciel tout direct, je vois un cyprès. Zut, j’aime pas. Ça fait cimetière.
Je veux bien prendre racines mais pas m’enterrer.
Bon alors j’opte pour un chêne. C’est un arbre que je connais bien, je le visualise parfaitement.
Je grandis, donc.
Les branches percent le plafond. Un plafond, deux plafonds, trois plafonds…
Heureusement pour les racines je suis au rez-de-chaussée.
… percent le plafond, donc.
Je touche le ciel maintenant. L’horizon est sans limites et je respire. Il me semble être en terrain connu.
Je sens que je bascule en arrière. Pour rétablir l’équilibre je reviens à mes pieds. J’ai les racines qui pff…
Rien à faire.
J’ai bien les pensées qui voguent dans l’océan ciel où les nuages moutonnent mais le problème c’est Est-ce que j’ai vraiment envie de m’enraciner là ?
Sur ce parquet flottant j’ai des racines flottantes qui ne veulent pas s’ancrer.
Il faudrait bien qu’un jour je puisse prendre racine. Prendre racine comme on prend un époux :
il faudrait bien qu’un jour j’épouse ma vie. De plain-pied, sans basculer en arrière.
27 novembre 2014
Mes ados sont toujours heureux à l’heure du repas
Mes ados sont toujours heureux à l’heure du repas.
Le mien n’est pas toujours là, son copain que j’héberge, oui.
Mon colocataire a un appétit gargantuesque et la gentillesse à la mesure de son estomac.
Ces deux-là ne sont pas difficiles, ils aiment tout. Même une bête soupe.
– Ta soupe, elle déchire (trois assiettes chacun).
– Il en reste, tu ne veux pas la finir ?
Coup d’œil dans la casserole.
– Boh oueuh, ça doit rentrer, ça… (sous-entendu dans l’estomac).
– Ouf ! Ça doit venir de là l’expression gros plein d’soupe.
Je pensais qu’ils allaient caler sur les patates sautées (une assiette chacun) mais :
– Les patates comme ça, ça appelle bien un p’tit fromage après.
– Vous avez encore faim ?
– Boh vite fait comme ça…
– C’est un repas de gros (!?), après un repas de gros, le fromage ça l’fait.
– Il envoie, ce fromage…
– Ouais grave !
– Il y a des lychees aussi.
– Waouh, ça fait 20 ans que j’ai pas mangé de lychees (il en a 19).
– Et toi, tu en veux ?
– Autre que… !
– Putain moi faut que j’me mette debout pour faire descendre.
– Moi aussi !
Ils déplient alors tous deux leurs silhouettes à la Duduche
(on se demande où ils ont mis tout ça).
– Bon ben maintenant on va faire une p’tite vaisselle…
– … pour faire digérer …
Je suis toujours heureuse de préparer le repas pour mes ados.
14 janvier 2012
Quand c’était où, c’était comment ?
Wellington :
Une couverture rouge et bleue.
Une branche de fleurs dans un vase rond.
Une odeur de pain grillé.
Cannes :
Passer la nuit sous le lit, première cabane
aux parois de paréos (un rêve d’île, déjà ).
Les indiens bien alignés tout du long, prêts à l’assaut.
Cette fois-ci c’est moi qui prends Géronimo !
(t’entends, mon frère ?!)
Port-Gentil :
Le sable comme une farine brûlante
et le varan dans le jardin.
Des petits poissons dans les trous des rochers.
Véga la bleue et Donovan…
Libreville :
Les embruns de sel, chauds et humides
qui font boucler les cheveux,
les noctiluques ******
Et mon premier chagrin d’à mort.
N’Djamena :
Mon meilleur souvenir du Tchad, c’est le Cameroun.
(ben oui…)
Mais le sourire d’ Awa…
Porto- Vecchio :
L’ Amitié coup de foudre avec un énorme A
( plus grand, y a pas ).
Et les guitares qui vont avec.
Brazzaville :
Les premières nuits blanches et les aurores
au bord du fleuve. ******
Neil Young et la saison des pluies…
Nice :
La première impression qui dura longtemps c’est :
qu’est-ce que je fous là ?
Et puis mon premier chagrin d’amour
mais des amitiés qui ne s’éparpillent pas,
pour une fois ( l’avantage de resserrer
la planète autour de soi).
La Tour sur Tinée :
Un jardin quelque part au monde, riche
d’une mémoire tranquille…
Ishtar, l’étoile du berger.
Niamey :
Une lumière Tchad.
Aliou, Solange, Soum…
et puis l’enfant et son métier de la rue :
J’ai gardé ta voiture, patron. Même la poussière,
elle l’a pas touchée !
La maison bleue :
Comment veux-tu faire court ?
Bon d’accord : des nénuphars.
J’aurais bien une liste de noms mais même ça,
c’est une liste à rallonge.
Un rapide calcul mental, ça fait au moins
plus que tout…
Ici maintenant :
Mine de rien, ici c’est ailleurs
et maintenant c’est surtout demain…
Et pour vous, où c’était quoi ?
18 mars 2012
Anticipation
Là où je serai je verrai la crête.
La crête nappée de cette lumière toujours changeante
et pourtant inchangée puisque je la reconnaîtrai.
Je me surprendrai (c’est une façon de parler, je ne serai pas plus surprise que ça) à m’imaginer la franchir, la crête.
Je m’imaginerai regardant au travers des arbres.
Je verrai les murs dressés à l’adret.
Je les saurai désertés, ces murs, ce jour-là.
C’est peut-être pour ça que j’y penserai ?
Je penserai surtout aux fenêtres.
Ce sont les fenêtres que je verrai en premier.
Je verrai l’étincelle du soleil ricocher sur les vitres parce que ce sera l’heure du soleil qui ricoche sur les vitres.
Si jamais il y avait de la musique je l’entendrai, une percu se répercuter – son écho grave ricocher.
Mais il n’y aura personne pour jouer ce jour-là, je le sais.
J’entendrai le clocher qui battra l’air du temps parce que ce sera l’heure ( je ne sais pas quelle heure parce que je ne penserai pas à compter quand il commencera à sonner).
Je verrai – si jamais quelqu’un est venu entretenir le feu – je verrai
la cheminée, la fumée qui s’en échappera.
Une colonne de fumée bien verticale (il ne neigera pas).
Je pourrai entendre les chiens s’ils aboient.
Les chiens…
…
Là forcément, la question se posera :
Tu veux y aller ?
…
Et alors forcément, quand la question se sera posée
– elle se posera toute seule, je n’aurai pas l’impression d’y avoir participé, une idée anticipée comme ça, sans prévenir –
le silence s’imposera dans ma tête.
Un silence envahissant.
Pour une fois, il ne sera pas bavard d’images refoulées,
dans ma tête ce sera blanc.
Ce sera blanc/envahissant longtemps.*
Le clocher aura le temps de se taire.
Il aura même le temps de recommencer à sonner mais comme je serai occupée à ne rien vouloir penser, je ne saurai toujours pas quelle heure il sera.
Et puis je finirai par me répondre.
Par me répondre que c’est comme si je voulais habiter mon absence.
Et que si je veux seulement frôler ma vie, il n’y a pas meilleure façon de m’y prendre.
C’est ça que tu veux ?
Alors je me contenterai (c’est une façon de parler, je ne serai pas plus contente que ça), je me mécontenterai de regarder la crête qui se nappera de nuit.
Et puis il commencera à faire vraiment trop froid parce que c’est l’hiver partout (même dehors).
Alors je me reconduirai toute seule à la frontière, là où les amis m’attendront.
Heureusement.
* C’est pour ça que le texte est long
24 décembre 2011
Extraite
La tête appuyée contre la vitre, je me laisse conduire.
L’épuisement a couché mes pensées.
Je regarde la route défiler, je me dévide de moi-même.
Radio Nostalgie m’enveloppe d’une torpeur sirupeuse.
Mon attention est repêchée par la voix de Mick Jagger qui retentit dans l’habitacle mais le premier refrain d’Angie est l’instant que choisit le chauffeur du taxi pour basculer sur MFM.
Agressivité du jingle.
L’épuisement a couché mes colères.
La perfusion a insufflé la soif dans mes veines.
Je suis possédée par la soif.
Je ne suis plus que cela, d’une chimie inaltérable.
Je ferme les yeux, extraite.
Je revois cet instant, la porte ouverte et son pas franchi :
franchi par le soleil, franchi par le piano porté par quatre amis.
J’en avais été éclaboussée.
Et par le soleil, et par la pensée que c’était le piano du condamné.
Aujourd’hui est plus qu’un sursis.
Aujourd’hui est une vie graciée.
Le salpêtre envahit de saupoudre cristal l’ubac des façades,
la rouille grimpe à l’assaut des volutes forgées,
j’ai franchi le pas à l’envers du soleil.
Le soleil baigne encore ce piano quelque part
où je peinais mes notes.
27 mars 2011
Mon nouveau monde à moi
Tu m’emmenais au cinéma. C’était ta manière d’être frère.
Nous sommes allés voir ce film. Une histoire d’émigrants.*
Je me souviens un peu de l’histoire parce que je connais cette Histoire-là.
Je te rassure, je me souviens aussi de Liv**. Je suis d’accord, elle était belle.
Mais le gros plan à peine ralenti de la houle…
Ce n’est pas tant la vague mais son geste bleu
et l’étincelle de soleil portée.
L’éclat de la lumière brisée.
Eblouie, traversée, j’ai découvert La Beauté.
Je me suis sentie soulevée. Elle me soulève, m’élève encore depuis.
La vague m’a envahie et ne s’est jamais retirée.
J’ai gardé la trace de l’eau.
*Les Emigrants et Le Nouveau Monde de Jan Troell
Introuvables aujourd’hui ?
**Liv Ulmann
3 octobre 2012
Ma naturopathe iridologue
Elle a regardé dans mes yeux.
Et elle m’a dit :
– Vous ne vous aimez pas. Vous avez un grand travail à faire sur vous pour apprendre à vous aimer.
– Ah ?
– Oui. C’est du gâchis parce que vous êtes une belle personne. Vous devez travailler là-dessus. Vous devez écrire. Tout ce qui vous chagrine, vous met en colère, vous angoisse, vous devez l’évacuer sur le papier.
– Ecrire ? Mais je le fais !
– Et qu’écrivez-vous ?
– Plutôt des poèmes.
– Bon alors écrivez. Sous n’importe quelle forme, poétique ou autre. Et ensuite vous brûlez.
Allons bon…
3 octobre 2014
Twist again
Il y a des jours où j’aurais beau faire, la ville est moche.
Même s’il y a du soleil objectivement, incontestablement
– y a qu’à regarder la météo – c’est moche.
Et ce, indépendamment de mon humeur, attention !
Je trouve que le ciel est bleu mais il reste en l’air, le ciel.
Les immeubles font barrage, le soleil n’atteint pas la rue.
La rue est d’un noir et blanc impassible.
J’aurais beau faire, ces jours-là la ville est moche de façon irrécupérable.
J’ai dit que c’était indépendamment de mon humeur mais il y a des jours où d’aucun me manque et c’est encore plus irrécupérable SAUF…
… sauf que je rentre alors chez moi, puisque dehors c’est décidément moche et qu’on n’y peut rien, puis j’ouvre une fenêtre youpleintube et je les regarde faire les cons, d’aucuns.
Twist !
And Twist again en boucle.
La ville reste moche mais ma vie un peu moins, en attendant que, en attendant qu’il…
Bon Le Tamango Band massacre, ça fait trop longtemps qu’on ne s’est pas vu !
Il vous faut un carton d’invitation ou quoi ?
11 décembre 2011
Ishtar
Le bord du monde
A dix-neuf ans j’avais une maison en surplomb d’une falaise.
Je vivais au bord du monde, exactement.
La brume des matins d’hiver noyait la vallée, on ne voyait plus rien en dessous, il n’y avait plus rien au-delà. Que du ciel.
Pour accéder à cette maison, il fallait marcher un quart d’heure dans un sentier de genêts et traverser un vallon de noisetiers où sourdait un ruisseau. C’est là que nous captions l’eau.
Cette eau précieuse acheminée par un simple tuyau en pvc.
C’était suffisant pour alimenter l’abreuvoir automatique des bêtes.
Mais il n’y avait pas d’eau à la maison lorsqu’il fallait arroser le jardin. Légumes ou évier, légumes ou baignoire. Il fallait alterner. Les deux en même temps n’étaient pas possibles. C’était un beau jardin.
Avec des oliviers bleus tout du long.
C’était un beau jardin et c’était une chance. La chance du débutant.
Car nous étions alors inexpérimentés et les légumes poussaient luxuriants malgré nos maladresses.
Nous avions l’incompétence enthousiaste.
Et c’était une belle baignoire. C’est la première chose que nous avons descendue, la baignoire. Portée à bout de bras dans le chemin.
Elle était d’un très beau bleu et elle était très en fonte…
Plus tard mon compagnon installa un système de câble, poulie et palette avec un moteur de mobylette actionné depuis la route. C’est comme ça que nous descendions les courses et les bouteilles de gaz (une pour le frigo et une autre pour le chauffe-eau et la cuisinière), le tout arrimé sur une palette.
Ensuite il fallait quand même traverser le vallon de noisetiers avec une brouette.
C’est comme ça que nous remontions notre production de légumes et d’oeufs deux fois par semaine.
C’est comme ça qu’il nous est arrivé d’exploser la palette contre un arbre parce que le câble avait lâché. Cinquante kilos de haricots verts extra-fins (douze heures de cueillette) éparpillés dans les genêts. Sur vingt mètres à la ronde pas une feuille, pas une herbe, pas une écorce qui ne dégoulinât d’omelette et de ratatouille (bien mûres, les tomates).
C’est arrivé deux fois. En 6 ans ce n’est pas la mort.
Il nous rendait bien service ce monte-charge. Rien que pour les jerricans d’eau potable que nous allions chercher à la fontaine du village deux km plus loin. Porter une fois par semaine le sac de linge propre mouillé que nous ramenions du lavomatic le plus proche (presque une heure de route).
Et la batterie de voiture sur laquelle nous branchions l’auto-radio, car nous n’avions pas l’électricité. Ni le téléphone. La radio était le seul moyen de rester connecté à la planète.
Pour cuisiner, j’allumais une petite lampe à gaz, mais je l’éteignais ensuite. Je détestais sa lumière froide. Je lui préférais les lampes à pétrole.
J’aimais ce rituel du soir. Remplir leurs ventres de cuivre, nettoyer le verre enflé à la base, tourner la petite roue dentée pour remonter un peu de mèche.
J’aimais leur odeur et leur lumière à se crever les yeux. Je devrais plutôt dire : j’aimais leur pénombre, chaude et dansante.
La chèvre et le chou
Le confort était plus que sommaire. 35 m2 de partie habitable. Deux granges attenantes étaient en bon état. Le reste était à retaper. L’hiver surtout était difficile à vivre. L’eau gelée dans les tuyaux à l’air libre. Pas d’isolation, le poêle et la cheminée chauffaient les étoiles.
Mais quelle beauté, le bord du monde.
Le seul voisinage que nous avions était une immense ferme au-dessus, occupée par le vieux Louis.
A la réflexion, il ne devait pas être si âgé que ça, mais une personne de soixante ans paraît un vieillard quand on en a dix-neuf.
Il avait une bonne soixantaine de chèvres qu’il envoyait paître sur l’autre versant de la montagne et labourait encore ses oliviers avec une paire de bœufs.
Il avait une vue plongeante sur la maison, nos cultures en contre-bas et nos terrasses d’oliviers sur lesquelles je gardais mon troupeau.
Car nous avions aussi des chèvres. Chèvres, mes amours, ma joie, mes nerfs. Sales bêtes.
A garder entre les terres de Louis qui n’étaient pas clôturées et nos champs de légumes qui ne l’étaient pas non plus…
Aparté
Question : Peut-on avoir des bêtes ET des légumes en même temps, à deux et en n’étant pas équipé pour clôturer ou l’un ou l’autre ?
Réponse : Non, mais nous oui… Seules les poules étaient dans un enclos grillagé.
Question : Et vous y arriviez financièrement ?
Réponse : Pas du tout.
D’autant que nous n’avions même pas de fromagerie. Nous faisions quelques fromages pour notre consommation personnelle, faisselles égouttées au-dessus de la baignoire…
Je suis sûre que Louis matait aux jumelles et se distrayait de mes déboires.
Il devait s’amuser de mes cris – moi qui ne sais pas crier – et des moulinades que je faisais avec mes bras pour chasser mes bestiaux de mes poireaux.
De temps en temps, il venait discuter. Je crois qu’il m’aimait bien.
Il me prodiguait des conseils que je n’écoutais pas toujours.
Comme celui de ne pas garder des chevrettes élevées au biberon, par exemple.
– Celle-là faut pas la mettre dans le troupeau. Faut s’en débarrasser.
Il me désignait ma petite Cartouche qui tétait goulument le litron de lait au bout duquel était fichée une tétine.
Ma Cartouche adorée dont la mère était morte pendant la mise-bas. Elle était jolie comme tout avec sa robe beige, ses chaussettes noires et son œil au beurre blanc.
– Elle va être testarde, une vraie saloperie.
Une saloperie ma Cartouche ? Qui me suivait partout puisqu’elle me prenait pour sa mère ? Qui accourait quand je l’appelais par son nom, en faisant des cabrioles ? Qui dormait dans un carton près du poêle à bois et venait me réveiller le matin en me broutant les cheveux ?
Il n’avait pas tort…
En grandissant elle devint la meneuse du troupeau.
C’était la première à piquer un sprint dans le jardin en entraînant une dizaine de ses comparses.
Ou bien à partir dans les barres rocheuses, juste dessous le bord du monde…
Il fallait alors descendre les chercher, elle et sa cour, toujours les mêmes. Un jour j’ai failli rester coincée dans l’à-pic. Je ne savais plus où avancer le pas, il n’y avait plus de chemin. Un précipice béant s’ouvrait sous mes pieds. Je suis restée tétanisée là plus d’une heure, plus d’un siècle.
Mon compagnon est venu me chercher.
Pendant ce temps Cartouche était rentrée à la bergerie. Saloperie.
Louis de chez lui, me regardait ainsi garder mon troupeau, tous les jours. Il me voyait courir pour barrer le passage aux chèvres, elles en profitaient pour bifurquer dans les choux et les salades.
De me savoir observée décuplait ma rage.
Il avait quand même la délicatesse de ne pas en rajouter. Il ne faisait pas de commentaire je vous l’avais bien dit. Il se fendait juste d’un sourire à l’ironie bienveillante.
Il nous fallait un chien. Un vrai chien de berger. Et nous savions où le trouver.
Jorge et Ma cão
Jorge avait 21 ans. Il venait du Portugal.
Boucles noires jusqu’aux épaules, une gueule d’ange, une allure de Christ.
Lui n’habitait pas le bord du monde, mais le toit.
Il fallait grimper, grimper pendant une heure par un sentier muletier entre les chênes verts et les genévriers pour arriver à sa ferme.
Il avait un élevage de chèvres et vendait au marché. Deux fois par semaine, il descendait à 3 h du matin ses cagettes de fromages à dos d’âne, jusqu’à la route où il garait sa voiture. Une grange avec un râtelier de foin abritait l’âne qui attendait là son retour, pour remonter les provisions et les cagettes vides.
Jorge avait plusieurs chiens, je ne me souviens pas du nombre exact. Cela allait du teckel au pur bâtard en passant par un couple de briards noirs.
La femelle avait mis bas et Jorge nous avait réservé un chiot.
Nous sommes allés le chercher.
Ma cão – c’était le nom du mâle briard – était un chien extraordinaire. Une merveille de le voir travailler.
Ce soir-là, avant la traite, le troupeau de Jorge s’était scindé en deux. Les chèvres étaient rentrées en trottant à la bergerie dans un bruit de joyeuses sonnailles mais une quinzaine de bêtes étaient restées à l’arrière. Par chance elles étaient visibles, sur la montagne en face, taches mouvantes dans la garrigue.
D’un sifflement et d’un geste, Jorge envoya Ma cão, le guidant au sifflet et à la voix. Nous pouvions voir le chien courir dans le chemin, en contre-bas des retardataires.
Lorsqu’il arriva au niveau du troupeau (il ne pouvait pas les voir au-dessus de lui), notre ami cria : Stop ! Derrière toi, en face !
Ma cão stoppa net, fit volte-face et grimpa comme une flèche à la rencontre des chèvres. Et les ramena jusqu’à la bergerie, bien sûr.
J’étais épatée.
– Mais comment il a compris ça ? En face, c’est abstrait, non ?
– Pour le dressage, tu dois au départ faire le boulot toi-même, me disait Jorge. Tu siffles, tu fais un geste du bras dans la direction que tu veux donner et tu donnes ton ordre en le faisant toi-même.
Tu dis passe derrière, tu passes derrière les chèvres. Tu dis passe devant, tu passes devant. Rentre-les, tu les rentres. Il faut évidemment que tu habitues le chien à te suivre. Au bout d’un moment, il va démarrer tout seul, tu n’auras plus qu’à le laisser faire.
Le chiot était dans mes bras et je portais tout mon espoir dans cette boule de poils. Il avait encore un pelage de bébé, pas encore long, pas encore rêche. C’était une douceur de laine noire et frisottante.
– Quand j’étais dans le Var, je devais faire passer les chèvres sur une route entre deux champs de poireaux. Grâce à Ma cão, elles n’en ont jamais touché un seul.
Mon espoir me mordillait les mains en se trémoussant.
– J’ai un problème, je ne sais pas siffler…
L’étoile du berger
– Comment il s’appelle ? Me demanda Louis.
– Ishtar.
– Star ?
– Ishtar. C’est l’étoile du berger.
J’étais fière du nom que je lui avais trouvé. Mais à l’usage, ce n’était pas pratique à prononcer.
Star se claironnait plus facilement, surtout dans les moments d’urgence. Le temps de prononcer le I, cette fraction de seconde-là pouvait être fatale aux laitues. Mais je refusais d’abréger, je trouvais Star vulgaire.
Il n’empêche, donner un nom de deux syllabes commençant par une voyelle à un chien à dresser, je déconseille.
Je ne sifflais pas (mes essais se révélant infructueux), mais j’appliquais scrupuleusement les recommandations de Jorge. J’ordonnais et je faisais.
Passer devant était le plus éprouvant. Pour stopper le troupeau engagé dans la mauvaise direction (les cultures, les barres, la propriété de Louis), il fallait cavaler très vite, remonter toute la file en courant (ou la redescendre) en sautant les murets de terrasses.
Stopper Cartouche évidemment en tête. Cette bordille prenait un malin plaisir à me rendre chèvre.
J’aimais lorsque les bêtes étaient paisibles – ça arrivait -, broutaient tranquillement ou chômaient parce qu’elles avaient la panse pleine. Je pouvais alors m’asseoir dans l’herbe. Sortir de ma musette le cahier où j’écrivais ce qui me passait par la tête ou le code de la route que je potassais, tout en gardant un œil sur elles, l’oreille aux aguets des sonnailles.
Surveiller Cartouche…
Elle se cachait (oui !), elle s’imaginait hors de ma vue planquée derrière un jeune olivier mais son ventre rebondi débordait.
Je pouvais voir aussi sa tête lorsqu’elle tendait le cou pour m’observer. Danger imminent…
Ce jour-là, avant même que je me mette debout, Ishtar s’était levé et me regardait, la tête penchée, oreilles dressées. Commençait-il à comprendre ?
Cartouche démarra brusquement, galop piqué vers la planche de choux, immédiatement suivie par sa bande dont Bakounine, le bouc noir.
Passe devant !, criai-je en courant, le chiot sur les talons. Mais il était plus occupé à essayer de me mordiller les chaussures qu’à faire son travail de chien de berger. Il fut même un instant distrait par le code de la route que j’avais envoyé valdinguer dans mon geste. Je le rappelai avant qu’il n’entreprenne de s’y faire les dents.
Une fois le troupeau intercepté ou détourné ou rentré, ne pas oublier de féliciter ma pelote de laine. C’est bien, mon chien. Il ne comprenait rien encore mais couinait de bonheur sous les caresses.
La voix de son maître
Il ne comprenait pas ce que j’attendais de lui mais une chose était sûre, il comprenait manifestement à quel moment j’allais bouger. Je n’avais pas encore commencé à parler qu’il se dressait sur ses quatre pattes. Il anticipait. Un mystérieux sixième sens.
Passe derrière fut le premier ordre qu’il comprît. C’était déjà une bonne chose. Pour le reste, il me faudra attendre encore un peu.
Il était vraiment d’une compagnie agréable. Affectueux et gai. Je lui appris machinalement à donner la patte. Ça ne servait à rien mais il la donnait toujours volontiers de lui-même alors autant en profiter.
Un matin que le troupeau paissait calmement sans déborder des limites, ciel serein, silence d’oiseaux, Ishtar était couché sur le dos, le ventre offert à la caresse du soleil. A quatre mois, il avait perdu sa laine de peluche. Il avait un beau poil long, la frange sur les yeux un peu plus grise.
Je m’apprêtai à lui dire : c’est quand que tu vas commencer à m’aider vraiment ?
Il se dressa d’un bond, frémissant, prêt à courir. Il avait réagi encore une fois avant que je ne parle !
J’eus une révélation : je réalisai qu’avant de dire quoi que ce soit, si j’étais restée un moment silencieuse, je m’éclaircissais la gorge. Et c’est ce ahem qui le mettait en alerte.
Il me regardait, regardait les chèvres, me regardait à nouveau. Il attendait l’ordre.
Et s’il avait eu le déclic ? Je tentai le coup. Je lui dis n’importe quoi sans trop y croire.
Je lui dis : Rentre-les.
Et sous mes yeux ébahis, il les rentra. Il rassembla les chèvres éparpillées et les poussa jusque dans la bergerie, en faisant bien attention à ce qu’aucune ne lui échappe à la frontière critique du jardin.
Je ne me tenais plus de joie. Un peu confuse, parce que c’était vraiment idiot, ce n’était pas l’heure de rentrer les chèvres…
Je les ressortis scusez-nous, les filles et les menai un peu plus haut sous les chênes. Je ne tarissais pas de compliments et de caresses pour Ishtar mon étoile.
Je vis Louis au loin, debout sur la terrasse de sa maison. Nous échangeâmes un geste de la main en guise de salut. C’est le moment que choisit le troupeau, Cartouche en tête, pour redescendre vers le jardin. Passe devant ! Je commençais à courir et m’arrêtai, folle de joie. Ishtar m’avait devancée.
Il courait plus vite que moi et stoppa les chèvres in extremis avant qu’elles n’atteignent le champ de poireaux. Il les ramena vers moi en zigzaguant derrière.
La garde, à partir de ce moment-là, devint un réel plaisir.
Ishtar avait assimilé où étaient toutes les limites et de lui-même maintenait les chèvres dans le large périmètre qui leur était assigné.
J’ai dit non à Louis.
Avec une immense fierté, je lui ai dit non lorsqu’il est venu me demander si je ne voulais pas lui vendre mon chien.
6 février 2014
Ratage
J’ai bondi de mon lit dans le noir. Une envie frénétique de filmer : les stores qui se lèvent, les fenêtres qui s’allument une à une, la nuit jaune du lampadaire puis la nuit bleue lorsqu’il s’éteint, le lever du jour, la lune avec un peu de chance…
Je vérifie la charge de la batterie. Je prends mon trépied, cafouille pour fixer le caméscope. Je sors. Il fait un froid sans lune. Je mets un temps fou à régler la hauteur, avec la crainte que le lampadaire ne s’éteigne déjà, que les fenêtres s’allument sans m’attendre. Je laisse enfin tourner et je reviens me faire un café. Inquiétude. Est-ce qu’il ne fait pas trop froid pour l’appareil ? Jusqu’à quelle température peut-on utiliser une caméra sans l’abîmer ? Je ne sais plus où j’ai rangé la notice. Tant pis, je préfère rentrer le matériel.
J’ouvre mon rideau. Re-réglage du trépied à l’intérieur de la maison. Je trouve un meilleur angle.
Dans l’axe de ma caméra, une petite fenêtre sans volets. Je ne risque pas de la louper lorsqu’elle s’éclairera. Le rectangle de ciel entre deux façades est déjà plus pâle, dommage. Mais ça risque d’être pas mal quand même.
J’allume.
Et j’attends.
J’attends…
Le lampadaire s’éteint.
Aucun store ne se lève. Il fait grand jour et grand soleil.
Je réalise que l’on est samedi et que personne en face ne va se lever tôt.
Ce que je prenais pour une petite fenêtre était un tapis pendu à la rambarde d’un balcon.
La seule fenêtre qui s’est allumée n’était pas dans le champ.
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