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Quinzième volet

Voyage…

Y a pas de quoi en faire une maladie

C’est à l’odieuse gentillesse des radiologues que j’ai su le verdict.
Même pas surprise. Le pré-senti.
L’évidence.
L’évidence me donnait un sourire larmoyant.
 
Je ne supporte pas l’agressivité de tous ces talons aiguilles
sur le dallage de la salle d’attente.
Le mot cancer martèle, martèle dans mes tempes.
 
C’est d’une affligeante banalité.
Capricorne ascendant cancer. Ah ah !
Je hais la dictature de la pensée.
Je suis sûre qu’il y a un pourquoi et je refuse tous les parce que.
 
Y a pas de quoi en faire une maladie.
 
Je refuse de me sentir si fatiguée tout simplement parce qu’on me dit que je suis malade.
Et pourtant je suis si fatiguée…
Et pourtant je ne l’étais pas !
Et pourtant…
 
Quand je n’ai pas peur, c’est facile d’avoir le moral.
Une déchirure affective me rend bien plus effondrée
que mes histoires de santé.
 
Une touche d’originalité quand même :
je suis atteinte des deux côtés.
Tout en même temps comme ça, c’est fait…
 
C’est quand un radiologue prend RDV pour vous sans vous demander votre avis que l’on mesure la gravité du diagnostic.
 
Ils s’excusaient de me faire des misères, avec leur mamotome.
Je leur ai dit que je supposais que ça ne faisait que commencer.
Ils n’ont rien répondu.
 
J’avais peur de l’anesthésie.
Mais au réveil j’étais si fatiguée que j’en ai oublié d’être soulagée.
 
Même pas mal.
 
Quand j’oublie d’avoir peur j’ai du mal à y croire.
Quand j’oublie…
 
J’ai fait Google.
J’ai trouvé nodule et micro-calcification.
Et j’ai effacé l’historique pour que mon fils ne le voie pas.
 
Maintenant il sait.
Mais il sait que ce n’est pas si grave que ça.
Je ne suis tellement pas seule à devoir vivre cette galère.
Je ne serai tellement pas la seule à m’en sortir.
Je suis dans les statistiques.
 
Maintenant me voilà entre les mains du chimio-thérapeute.
Il m’a promis que je ne serai pas trop fatiguée avec la chimio.
Il m’a promis aussi que je perdrai mes cheveux.
La perruque se vend sur ordonnance !
 
La chimio


 
Pas envie d’écrire sur la chimio, elle m’a ôté toutes mes forces.
C’est un cauchemar.
 
Mais le ballet de cet homme dans sa blouse blanche
derrière son aquarium stérile…
Il a l’air de danser avec ses sachets de perf au bout des bras.
Ses sachets de poison.
Une enfilade de fauteuils, et nous
nous attendons notre dose de poison.
 
Je vois toujours les mêmes visages.
Je n’ai pas envie de parler avec les autres.
Juste, cette dame là, elle me plaît.
Je ne sais pas pourquoi, elle me fait penser à ma mère.
J’imagine que ma mère avait le même courage,
le même genre de sourire tout doux,
le genre qui s’excuse de donner du travail aux infirmières.
 
J’espère qu’elle est sortie d’affaire.
 
Et cette mamie, dans la salle d’attente.
Elle est terriblement laide, elle en est attendrissante.
Elle est à moitié aveugle, ça donne à son regard une intensité de petite fille perdue.
Elle est avec son frère, un vieux monsieur très tendre avec elle.
Ils sont touchants, tous les deux.
 
Et cette autre mamie qui attend avec sa fille.
C’est la mère qui est atteinte.
Sa fille n’arrive pas à cacher son angoisse.
Mais la mère lui sourit dès qu’elle croise le regard de sa fille.
Un sourire pour rassurer.
 
Les gens qui se plaignent sont rares.
Je n’ai pratiquement vu que des gens courageux et dignes.
Plus c’est grave, plus ils assurent…
 
Faudrait obliger les râleurs de la vie à faire un tour dans les salles de chimio ou les salles d’attente de cancérologues pour prendre des leçons de courage.
 
J’ai parfois l’impression d’être un peu gogole, un peu inconsciente. C’est tant mieux ?
Pourtant je n’arrive pas toujours à tout relativiser, ne pas m’inquiéter pour des petits riens.
Elaguer les angoisses.
 
En fait, j’ai toujours eu de la chance.
 
Je ne vois pas pourquoi ça changerait.
 
 
Ecrit par bribes tout au long de la si longue année 2005

De mémoire

Deux nouvelles absences quelque part où je ne suis pas
En Afrique on aurait dit que deux livres ont brulé
Deux mémoires éteintes
La mienne ravivée

La route
Une épingle
Dans les cheveux du givre

Brume haleine des prés

Arbres et torrent au pailleté de cristal
Comme carte de vœux qu’ils ne recevront pas

Un lavis de fumée dans la mémoire du ciel

Le lent
Trop lent tempo
Du clocher

17 octobre 2014

Le temps se lève

Les nuages replient la traîne de leurs ombres
Sur l’asphalte une flaque sèche
D’un blanc étourdissant
C’est à se prendre les pieds dans la lumière

9 octobre 2014

Publié dans la revue Nouveaux Délits n° 50
et in L’or saisons aux éditions Tipaza (2018)

Pause-café

Le ventilateur ne brasse que la lumière
Et les volutes d’un air de saxo dans la rue
Peut-on parler d’absence ?
L’impression à ce point
D’être ployée toute
Vers toi

C’est presque vrai que l’on est bien
Sous l’ajour des dernières frondaisons de l’été

1er octobre 2014

Oraison

Une fois désossées les choses
Que l’on se bavarde seul
Dans la tête
Que reste-t-il
De tous ces mots que l’on rature
De toutes ces froissures dans nos états de l’âme ?
A peine formulée
Toi et Toi
Flammes follettes

22 septembre 2014

Trio

Il est des silences précipités que rien n’arase
La lumière me tient en joue
Rémanente, chargée de joie
Je ne bouge plus
Réfugiée dans cette part d’exil qui est tienne

Attablés tous les trois
Ton silence, la lumière et moi

7 septembre 2014

L’arbre du voyageur

Nuit immobile
comme si elle ne devait jamais finir
Goûter la lune, pleinement
–  son reflet dans l’eau à peine frisé  –
J’ai des idées à chasser
qui me fourmillent au bout des doigts
Seulement dénouer l’aube
comme un ciel s’éventre au palmier voyageur
et coucher là son ombre
jonchée de brins d’étoiles
 
27 août 2014

Flamboyant

Sous la paupière soulevée des nuages
Une enjambée de nacre en ciel
Lamelles de feuillages
Leur ombre ciselée sur l’ondulée des toits
Et toi, subliminal
Comme l’éclat blanc fugace des oiseaux
Absence barbare
Indissoluble
 
Même les arbres morts ont le port flamboyant
 
19 août 2014

Australe

Un vent liquide houle
Feuillette les champs de cannes
Et quel que soit l’hiver
C’est de la même eau d’ambre
Que la lumière des blés au torrent de tes ciels
Quelque chose pourtant est en train de se taire
Un silence de pierre
C’est lourd, c’est léger – je ne sais pas –
C’est comme recueilli
 
6 août 2014
Publié à La Barbacane n°99
Du recueil Allant vers et autres escales aux Editions de l’Aigrette

Extérieur jour créole

Extérieur jour
Cités éclaboussées de fresques
Couleurs sauvages
Fleurs de temple au cordeau comme des psalmodies
Dentelles de métal sous le toit des varangues
Le brouillard a dressé un mur de ciel blanc
Derrière les tamarins
Je récite
Les galets secs de la rivière
Les oiseaux de l’aéroport
Les récite par cœur pour ne pas oublier

29 juillet 2014