Quinzième volet
Voyage…
Le dromadaire dans la poubelle
Le dromadaire dans la poubelle
Il n’a pas l’air très mort, le petit dromadaire. Mais je suppose qu’il l’est, puisqu’il est tout plié dans une poubelle. C’est une grosse poubelle ronde et verte, accrochée comme un flotteur devant un étrange pédalo, une sorte de vélo de mer.
L’homme qui l’enfourche pédale vers moi. Il porte un drôle de maillot de bain avec de la fourrure là où son corps est en contact avec la poubelle, c’est à dire sur les cuisses, les genoux, les avant-bras jusqu’aux mains gantées de mitaines.
Je m’offusque. Ce type ne va quand même pas jeter ses ordures ici, dans la mer ?!
Mais non, il passe son sillage en pédalant toujours.
Je m’aperçois que l’eau est infestée de requins. Ils me frôlent de tous côtés, devant, derrière, dessous. Font des remous qui me soulèvent et me ballottent.
Je me demande comment j’ai fait pour être si loin du rivage. C’est ce qui me fait comprendre que je rêve.
Je me réveille avant d’avoir peur.
2 juin 2016
Comme un rêve
Musique d’Asaf Avidan « The Labyrinth Song »
30 mai 2016
Visions
Je sais des adolescents tels des flammes
aux coins de toutes les rues
La vie a mis à sang et à feu
leurs vies comme des pages écrites
Et je les vois, ces pages
se recroqueviller sur les mots
Les mots se tordent
se déforment et flambent
S’évanouissent les silhouettes
Le vent disperse alors
d’illisibles pétales de cendre
17 mai 2016
Poème en roue libre
Paillettes d’étoiles jetées
le long du Nil
Ça brille comme de la poussière de braise
J’ai dans mes poches
des tessons de fleurs gelées
quelques brins de vanille
une graine de volcan
toute alvéolée de nuit
et le voile d’eau de la mariée
J’ai pour projet immédiat
de gratter le soleil blanc des verrières
et de chavirer le magasin des orages
18 avril 2016
In L’or saisons aux éditions Tipaza
Livres Batailles Hiroshima
Hiroshima
Livre Batailles avec dessin original de Jean-Louis Charpentier
Exemplaire unique
Publication mai 2016
un jour ce fut la nuit
au soleil noir levant
une nuit assourdissante
matin pulvérisé
un jour le néant
a fait tanguer le ciel
le dard d’une foudre
a déchiré le monde
la folie ce jour-là
son brasier de fureur
propagea dans tes veines
une sève vénéneuse
toxique haleine
des panaches de cendre
Humanité soufflée
comme fétus de chair
le silence depuis
couve une braise lente
dans le ventre des femmes
une mémoire de lèpre
un jour ce fut la nuit
au soleil noir levant
squelette Genbaku
son dôme biloba
Mars 2016
Livres Batailles Deux rives
Deux rives
Livre Batailles avec dessin original de Jean-Louis Charpentier
Exemplaire unique
Publication mai 2016
Ils m’ont sanglé le bras
et attaché ma veine
Mon cœur trace une ligne
fluo et syncopée
Je suis dans une mâchoire
où il fait toujours nuit
J’ai les os traversés
de diamants d’escarbilles
Par la fenêtre ouverte
déchirure insensée
d’une échelle de souffrance
De un à dix, quelle valeur ?
Vingt, je réponds
Ils disent que c’est normal
qu’il faut seulement doser
la charge des banderilles
Je vais entre deux rives
où l’air se raréfie
Je dévale et gravis
les marches de ma fièvre
Je sens que je m’éloigne
que quelque chose me happe
Ils disent que c’est normal
que je vais revenir
Mars 2016
Livres Batailles Epicentre
Epicentre
Livre Batailles avec dessin original de Jean-Louis Charpentier
Exemplaire unique
Publication mai 2016
Elle, brandit les hampes
de leurs bouquets d’étés
comme des torches vives
qu’elle éteint sous la bruine
Lui, amoncelle les nues
serrées comme des orages
Le ciel s’envahit d’hiver
et de flocons
Elle, s’enroule spirale
Un tourbillon de mots
enfouis sous les remparts
Camisole de silence
Lui, porte-voix l’estocade
le tranchant des questions
sur l’abîme creusé
de leurs deux solitudes
Elle, a tellement froid
de sa propre distance
Lui, immole leur histoire
de contre-feu en contre-feu
Qui blanc, qui noir ?
De qui la première fissure ?
Amour passion fusion
Epicentre
Mars 2016
Soleil levant
Pour mes nièces







Le roi borgne (Une histoire à rêver debout)
J’avais écrit cette histoire pour mon fils, quand il avait 11 ans.
Dans cette boite il y avait ce carnet.
Je ne connaissais pas la texture de son papier ni la couleur de son encre.
Surtout, il était rempli de signes étranges.
Ils disent qu’il est très ancien, qu’il daterait même du temps où les continents ne faisaient qu’un !
C’est une découverte étonnante, car il a toujours été dit qu’en ce temps là, les hommes n’existaient pas.
La lecture de ce qui va suivre atteste du contraire.
Car les chercheurs ont fini par décoder cet étrange alphabet.
Et voici ce qui est écrit :
Je cueille dans ma besace tous les rêves du monde.
Je les trie, je les répertorie pour le plaisir.
Je les compte et les raconte aux autres s’ils sont jolis.
Je les exauce, aussi.
Je distribue ainsi des petits bonheurs autour de moi, en échange de sourires.
Car je collectionne aussi les sourires en même temps que les désirs.
Un mendiant rêve d’un repas chaud ?
Hop, je cueille son rêve, je fais apparaître une assiette pleine et fumante, et j’empoche un sourire émerveillé.
Je peux aussi satisfaire le rêve d’os d’un chien, comme le rêve de pluie d’une plante assoiffée.
Je ne compte plus le nombre de petits camions-pompiers distribués à beaucoup de petits garçons.
Il est entrain de jouer avec les hommes comme s’ils étaient des pions sur un échiquier.
Il range les blancs d’un côté, isole les noirs de l’autre.
Les jaunes sont nombreux, il les aligne très loin.
Les rouges sont une poignée, il les parque dans un enclos.
Soudain il m’aperçoit et me jauge de la tête aux pieds, de son oeil unique et cruel.
– Tiens, dit-il, un nouveau pion ? Qui es-tu, toi ?
– Je suis le collectionneur de rêves.
– Majesté! Hurle le roi borgne. Tu dois dire Majesté, quand tu me parles !
– Majesté, dis-je, conciliant. As-tu un rêve que je puisse satisfaire ?
Le roi borgne se radoucit et me regarde intéressé.
– Oh oui, je veux régner sur le monde !
– Je ne peux pas satisfaire ce genre de rêves, car les rêves ne peuvent se contredire.
– Comment ça !? Tonitrue le tyran.
– Si tu rêves de la même maison que ton voisin, je peux t’en donner une.
Mais si tu rêves de la maison de ton voisin, je ne peux la lui enlever.
Si tu rêves d’assujettir les autres, cela va forcément aller à l’encontre de leurs désirs.
– Insolent ! Sache que personne ne peut me contredire ni me contrarier, moi le Roi! Gardes, jetez-le en prison !
Des gardes se précipitent sur moi et m’enferment à double tour dans une geôle, sous le château. Mais il me suffit de rêver que je suis libre pour sortir de là.
Je me retrouve à nouveau devant le Roi borgne.
– Quoi ?!…Que !?…bredouille le tyran.
– Je n’ai jamais rêvé d’être enfermé, dis-je gaiement.
Impressionné, le borgne réfléchit.
– Allons, c’était une blague, soyons amis, dit-il d’un ton doucereux. Quel genre de rêve peux-tu réaliser ?
Par exemple, peux-tu donner aux gens l’envie de m’aimer ?
S’ils rêvent que je sois leur maître, s’ils m’adorent, s’ils me vénèrent, ils seront heureux de tout faire pour moi ! Y a t-il du mal à cela ?
– Je peux le faire, mais quel intérêt ? Si je n’ai plus de rêves différents à collectionner, je vais m’ennuyer.
– Je te donnerai plein d’or !
– L’or ne me fait pas rêver.
– Tu pourras t’acheter tout ce que tu veux !
– Ça ne m’intéresse pas.
Ivre de colère, fou d’orgueil, le borgne vexé me fait à nouveau enfermer.
Cette fois-ci, les gardes creusent un trou dans la terre, me jettent au fond du trou et posent une lourde dalle de marbre par dessus. Evidemment, je rêve d’air et de lumière et me retrouve dehors.
Je m’éloigne alors du château, car cet horrible individu commence à m’agacer !
Je rencontre dans un champ, un homme noir qui travaille.
Il a l’air épuisé. Une lourde chaine entrave ses chevilles.
– Pourquoi es-tu enchainé ?
– Je suis un esclave, me répond-il.
– Mais pourquoi ?
– C’est le roi qui l’a décidé ainsi.
– De quoi rêverais-tu ? Qu’est-ce qui te ferait le plus plaisir ?
– La liberté, bien sûr ! me dit l’homme.
Hop ! La chaine disparaît.
Je cueille le sourire magnifique de l’esclave libéré et continue ma route.
Un groupe d’enfants attire mon attention. Deux filles et trois garçons.
Ils me voient m’approcher et s’éparpillent comme une volée de moineaux.
Je saisis un gamin au passage.
Il a l’âge de rêver d’un petit camion-pompier mais il me dit terrorisé :
– Pitié, ne nous dénoncez pas !
– Voyons, de quoi as-tu peur ? De quoi vais-je te dénoncer ?
– On n’a pas le droit d’être plus de deux et nous étions cinq !
– Et alors ? Dis-je sans comprendre.
– Pour le roi, si on est plus de deux réunis, c’est que l’on complote contre lui. Il peut nous faire fusiller, pour ça ! Je laisse aller l’enfant, les autres sont déjà loin.
Je rebrousse alors chemin et m’en vais retrouver le roi borgne.
Il suffoque de me voir apparaître, lui qui me croyait enseveli sous terre avec une dalle d’une tonne au dessus de la tête.
Je ne lui laisse pas le temps de parler.
– Majesté, j’ai réfléchi. Je ne vois pas pourquoi je ne t’aiderais
pas à réaliser ton rêve.
Le roi fait un grand sourire si laid que je n’ai pas du tout envie de le cueillir, celui-là.
– Pour que cela soit possible, lui dis-je, il faut d’abord que tu réunisses tous tes sujets.
– Tous ?
– Tous.
– Même les noirs ? Toutes les couleurs mélangées ?
– Toutes les couleurs de peau, oui.
– Et les femmes avec les hommes ?
– Les femmes avec les hommes.
– Les riches avec les pauvres ?
– Tous. Tu dois tous les réunir.
– N’est-ce pas dangereux ?
– Que risques-tu ? Je dois les voir tous ensemble pour leur insuffler le désir d’être à ta botte. Il me faudra une nuit entière, pour cela.
Et au matin, tu seras le maître de ton univers.
Le tyran ordonne alors à ses gardes d’aller chercher tous les hommes et les femmes, les enfants et les vieillards, les Jaunes, les Blancs, les Noirs,les Rouges.
Ils le font avec violence et je frémis de les voir frapper ceux qui n’avancent pas assez vite.
Ils bousculent les vieux qui ont du mal à marcher, arrachent inutilement les enfants des bras de leurs mères.
Ils ont l’air de rassembler un immense troupeau de bêtes, sous l’oeil unique et fou du tyran.
La foule émet à peine un murmure tant elle est terrorisée.
Les gens sont tous agglutinés les uns aux autres.
– Majesté, laissez-nous, maintenant, dis-je au borgne.
Allez vous coucher. Je vous promets que demain sera un monde nouveau.
Un mot par ci, une caresse par là. J’apaise, je rassure, et tout le monde m’écoute. Tout le monde se tait. Au matin, des milliers d’êtres humains se réveillent
libérés de leur tyran. Le roi borgne a disparu. Ils avaient tous eu le même rêve, le même désir.
Tous ensemble.
Ils ont tous fait le même souhait.
Moi, j’ai exaucé leur voeu unique: être libre. Le borgne n’est pas mort.
Il erre quelque part dans un désert.
Je ne lui ai pas menti : il est le maitre de son univers.
Un univers sans personne à qui faire du mal.
Un monde nouveau.
Il règne désormais sur les cactus et le sable. Les petits garçons peuvent se permettre de rêver simplement de petits camions-pompiers.
Souhaitez que le Roi borgne ne retrouve jamais le chemin qui mène aux hommes.
Soyez vigilants, ne cessez jamais de rêver.
Depuis, les continents ont dérivé.
L’Histoire nous apprend qu’il existe toujours des rois borgnes dans le monde.
Peut-être existe t-il d’autres collectionneurs de rêves, qui enjambent les continents maintenant séparés, pour rassembler tous les peuples dans un même rêve
de liberté.
Décembre 2003

























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