Nous l’avons trouvé au pied d’un arbre ou de plusieurs arbres dans la forêt, savoir duquel il était tombé de son nid ? Chauve et déplumé, et le bec grand ouvert. N’tioup, il disait. N’tioup n’tioup. C’est devenu son nom. On l’appelait N’Tioup N’Tioup Ce peu d’oiseau. Même quand il a grandi.
Je l’ai d’abord nourri avec une pipette, de la mie de pain trempée dans du lait, plus tard des mouches et des vers de terre.
Au début on ne savait pas trop ce que c’était, comme genre d’oiseau.
Quand il a commencé à avoir des plumes, elles étaient beiges, on nous a dit que c’était une grive. Plus tard on nous a dit que c’était peut-être une merlette. Ou une grive musicienne.
Les premiers temps, nous l’avions mis dans une cage à oiseau par terre (il ne volait pas encore) pour le mettre à l’abri des autres animaux, porte ouverte. Mais Minoussette la trois couleurs et Zimbabwe le fox-terrier n’ont jamais tenté le moindre coup de patte ni le moindre coup de dent. N’Tioup N’Tioup était tabou, c’était l’oiseau de la maison, point.

Or en grandissant, Ce peu d’oiseau s’est révélé être un merle, bien noir, avec le bec très jaune. Il a grandi entre les enceintes que nous avions sur un meuble de la cuisine, c’est là qu’il se perchait tous les soirs. Et il appréciait manifestement la musique. Particulièrement le reggae. Il a fait ses premières vocalises sur Bob Marley. Apprivoisé, il se perchait sur nos épaules, et nous suivait partout. Les merles sont de très bons imitateurs et je lui avais appris un chant d’oiseau d’Afrique.
Lorsque j’étais petite au Gabon, il y avait un oiseau qui chantait sur quatre notes Ré Si Ré Sol et mon père me disait à chaque fois : Tu entends ? Vive Port-Gentil ! C’étaient les paroles que mon père mettait sur les quatre notes de l’oiseau. Notes que je sifflais pour N’tioup N’tioup et Ce peu d’oiseau s’est mis à m’imiter et à siffler Vive Port-Gentil lui aussi.
Il devait nous prendre pour ses parents, il nous suivait partout, jusqu’en bas de la campagne. Il avait l’air de superviser notre travail. Les jours de préparation de marché, nous devions prendre la précaution de couvrir les piles de cagettes de tomates parce qu’il les piquait allègrement et les trouait.

En devenant adulte, son attitude envers nous changea. Pour lui, nous étions des merles, donc, à qui il devait disputer son territoire…
Il est devenu agressif, il fonçait sur nos têtes, griffait nos cheveux, on avait peur pour nos yeux ! Lorsque nous partions travailler dans les champs, il nous suivait, sautillait près de nos mains qui plantaient, suivait nos doigts le long du cordeau ou du sillon.
Mais lorsque nous remontions vers la maison, plus nous nous en approchions, plus il devenait belliqueux.
Lorsqu’il était dehors et que nous sortions de la maison, nous marchions précautionneusement pour ne pas faire de bruit et ne pas l’attirer. Mais il finissait invariablement par nous retrouver.

Un jour, j’étais dans un carré de petits pois que je binais, juste en dessous de la maison. N’Tioup N’Tioup est arrivé et m’a foncé sur la tête ! Par réflexe j’ai levé le bras devant moi pour protéger mes yeux, bras qui portait la binette et… j’ai flanqué le merle par terre ! Estourbi !
Oh mon N’Tioup N’Tioup ! Je me suis précipitée sur lui, il palpitait encore. Je l’ai pris dans mes mains, l’ai ramené dans la maison. Je l’ai remis dans la cage à oiseau de son enfance, porte ouverte. Je l’ai un peu veillé mais ça ne servait pas à grand-chose, il restait étourdi. Je suis retournée à mon travail.
Plus tard, lorsque je suis revenue à la maison, la cage était vide, le merle avait disparu ! Nous avons appelé, nous avons cherché partout, absolument partout ! Sous le lit, dans la salle de bain, derrière la porte, dans la grange, nous n’avons rien trouvé. Nous avons soupçonné Minoussette et Zimbabwe d’avoir profité de la faiblesse de l’oiseau mais nous aurions trouvé alors des plumes. Aucune plume nulle part.
N’Tioup N’Tioup était parti.

Dans cette bataille de territoire, j’avais gagné. Il était parti faire sa vie ailleurs et Ce peu d’oiseau en partant a laissé un trou immense dans notre vie. Nous avons guetté les chants de merles. Je crois bien — ou j’espère — avoir entendu un jour, loin, très loin de la ferme, quelque chose qui ressemblait à Vive Port-Gentil