Quinzième volet
Voyage…
Il était une foi
Jusqu’à ce que le saisissement de la douleur s’éteigne.
Je retirais alors ma paume, j’attendais que la chaleur redevienne brûlante à nouveau et je recommençais à offrir ma peau à la morsure.
Parce que j’étais vivante et qu’elle ne l’était plus, mon amie, ma sœur.
C’était comme une offrande, un rituel.
Chaque jour d’école à 13 h 05, j’offrais ma souffrance en gage de fidélité.
Un reste de culpabilité judéo-chrétienne.
J’avais une foi toute culturelle, Dieu existait à la maison, point.
Tous les dimanches j’allais donc à l’Eglise et je priais :
– Mon Dieu, faites que je pêche une grosse daurade grise (parce que nous allions à la pêche tous les dimanches).
Ma foi était donc très infantile mais j’en avais une.
Quand j’ai perdu mon amie, ma presque sœur.
A la cérémonie d’enterrement, il faisait un soleil implacable, comme d’habitude. La chaleur était suffocante, le chagrin plus encore.
Presque toute l’école était massée là, dans l’église.
Enfants de 10 à 15 ans. Pas seulement, bien sûr, il y avait beaucoup d’adultes.
Mais je parle des enfants de l’école parce que ce jour-là, le curé a fait de nous toute une génération d’athées en prononçant cette phrase :
– Remercions Dieu d’avoir rappelé Anne-Marie à Lui.
Nous étions en train de faire l’apprentissage de notre première douleur d’adultes.
Nos jeunes fois ont craqué comme des coquilles vides sur lesquelles on marche.
A ces mots-là, tous les enfants de l’école sont sortis de l’Eglise.
Physiquement, mais pas que.
Nous avons remercié dieu.
J’ai continué à passer ma main au feu du skaï noir durant trois ans.
Puis j’ai grandi, je n’ai même plus cru à l’utilité de me punir d’être vivante.
Mais quand le soleil est particulièrement brûlant, je me souviens d’Elle, mon amie, ma sœur.
Travelling
A l’Ouest, du nouveau.
Musique de Mark Knopfler
J’aime bien que l’éclipse émiette la lumière sur la mer
J’aime bien quand la brume absorbe les éoliennes
Et le solfège des étourneaux
J’aime bien rétroviser les lampadaires
Et la géométrie fouillis des vignes
J’aime bien la mosaïque des miroirs
Et le rire de l’eau à travers les larmes de saules
J’aime bien tout ce que tu brilles
Quand le poème se propage d’une étincelle à l’autre
Sur le fil conducteur des oiseaux
7 avril 2015
Le mur tapuscrit
Billets divers patafixés
Voyages, concerts et cinéma
Mur étiqueté, tapuscrit
Histoire de croire une vie remplie
Patiences éprouvées
De sombre en sombre en ombre claire
Le dégradé d’un écho vallonné
Lumière crayeuse des carrières
Et ce bleu qui perdure dans mes retours
A la ligne – fût-elle brisée –
L’espace fine entre les mots
J’écris
J’ai cri jusqu’à la mer
3 mai 2015
Çà et là
Jamais je n’avais vu de peupliers embrasés
leur lumière propagée çà et là
comme foyers émeraude
D’ailleurs jamais
je n’avais vu les peupliers
ni çà, ni là
Seulement nos pas dans les ornières
La résurgence des sources perdues
24 avril 2015
Brève d’hiver
Avril roule un torrent trop clair
Il n’y a peut-être pas de neige
L’hiver ne fondra peut-être pas
20 avril 2015
Le désoublié
On parle, on parle puis
descellé de son vieux silence
cet enfant qu’on avait muré
sensoriellement flou
mais nimbé d’évidence
Alors on désoublie
Si léger tenu
en plein cœur pourtant
une place à part
10 avril 2015
T’inquiète
T’inquiète
Je marche sur des souvenirs que je n’ai pas
En pays d’eau
Les jachères se cotonnent de kapok de fleurs
Et de nichées de gui
Ce n’est pas compliqué
Les embrassées de vent ont des clameurs de vagues
Chaque souffle aux carreaux chavire un océan
5 avril 2015
Lotus noir
Ma fragile
Je hais dans ta chair
Les fleurs irréversibles
2 avril 2015
Sarment fantaisie
Je fais le sarment de te re-garder
Sarment
C’est un mot qui se tord
Au sens noueux
Facile à enflammer
Promesse rectiligne et sauvage
A l’ivre ouvert
27 mars 2015
En somme, nous
Sédimentaire distance
Comme si l’Histoire avait fermé les yeux
Une pause espace/temps
Traversée de Sahel
Où en sommes-nous ?
Une ondée, sur le quai de ce printemps
Elle ne crépite pas, dans la poussière déposée
Exhale un Tchad de cuir et de cire noire
Antilopes d’ébène falsifiée
L’Histoire ouvre les yeux
Mémoire irriguée de lumière
Chari dépositaire
17 mars 2015
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