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Quinzième volet

Voyage…

Le marcassin et le chevrier

Ce souvenir ne m’appartient pas. L ‘ami qui me l’a raconté m’a dit : « Vas-y, tu peux l’écrire ».
Pendant deux ans, j’ai mâché cette histoire. Je ne savais pas par quel bout la prendre.
Je me suis enfin décidée. J’ai choisi le point de vue de la bête. Voici :

L’épuisement a une mémoire. Ma peur, ma faim, ma soif, tout mon corps transi se souvient. Des abois des chiens dans l’air glacé, leurs grelots trépidants.
Un coup de feu a traversé le ciel – longtemps, son écho  – et stoppé notre galop.
Ma mère a jeté son corps raidi dans l’herbe brûlée par le froid.
Le froid a l’odeur du sang qui perle à son groin.
Chuintement de broussailles désordonné, éparpillé, dispersé.
Mes frères ont disparu.

La faim aussi a une odeur. Une odeur de chèvres et de grain d’orge.
Je titube des quatre sabots dans la neige fraîche, fine.
La nuit monte avec la brume mais le ciel tombe en flocons qui s’accrochent au rêche de ma robe avant d’y fondre.
La peur a une voix. Celle d’une clameur de chien. Et la voix d’un humain qui appelle le chien.
L’humain m’observe de loin. De loin, j’observe l’humain.
Il s’approche. Il a l’odeur de ma peur.
J’ai trop faim, j’ai trop couru. Je n’ai pas la force de fuir. Je recule, m’enfonce dans l’alcôve d’un taillis.
La faim a l’odeur d’une bouillie de pain que l’humain a versée sur le sol. Là où mes sabots ont fait des empreintes de boue et de neige mêlées.
J’attends. J’attends que la peur reflue avec le bruit mouillé des pas qui s’éloignent.
Elle reflue à mesure que la nuit monte du sous-bois et que neige le silence.
A peine un tintement de cloche calme, là-bas, au cou d’une chèvre.
Je sors du bosquet et je mange. Je me rassasie et me réchauffe.
La joie a un goût de pain tiède.

Le vent évacue la nuit du ciel. La crainte a l’odeur de l’aube et de l’humus.
Je reste tapi dans les fourrés. La neige a cessé de tomber. Je fouis le sol sous le couvert des arbres.
Pendant quelque temps, je vais pousser ma faim près de l’odeur de chèvres et de grain.
A chaque orée du jour et de la nuit, je retrouve un petit tas de pain spongieux et tiède.

Puis un matin, la peur.
Des abois glacés, des grelots brûlants. Une détonation me déchire le flanc.
Le ciel chavire.
La souffrance a l’haleine d’un chien qui

12 octobre 2015

Où ça va se ficher, l’absence ?

Une lame de couteau. Ça ressemblait à ça. Une douleur qui me fouillait dans le dos.
Qui me fouillait le cœur et la tête aussi, j’entendais une voix crier.
Le dos, le cœur, la tête, je mélange un peu tout. Je ne sais pas quelle partie avait commencé, finalement.
J’ai confié mon dos à des mains, elles m’ont trituré le corps. Elles m’ont obligée à inspirer, expirer, inspirer, expirer. A chaque expiration, les mains semblaient extirper quelque chose qu’elles rejetaient dans un claquement de doigts.
Les mains épluchaient ma douleur, la détachaient copeau après copeau.
A la fin de la séance, je me suis relevée, je n’avais plus mal.
Les mains avaient arraché le poignard de mon dos.
Mais ton absence reste fichée dans le cœur. Les mains ne t’ont pas remis dans ma vie, encore moins dans la tienne.
Dans ma tête, la voix continue à crier. Elle dit Non Non Non Non Non.
En plus, c’est une mauvaise langue…

29 août 2015

Hâter le cœur

En général, ça commence toujours comme ça :
une personne dit à une autre Chut, écoute !
Et de tendre l’oreille. Moi aussi, même si je comprends instantanément de quoi il s’agit.
Tout le monde fait silence. Un silence que je remplis.
Ceux qui ont une montre la portent instinctivement à l’oreille, pour vérifier on ne sait quelle anomalie.  
Je me déplace alors et c’est comme si je créais un appel d’air.
Les yeux me suivent, les oreilles me suivent, ce foutu cœur me suit.
Vite, le hâter vers la sortie.

13 juillet 2015

Nathalie

Nathalie taille ses oliviers, maintenant. Enfin je suppose. C’est ce qui lui tenait à cœur, la dernière fois que je l’ai vue.
      – J’ai des oliviers à tailler, m’avait-elle dit, il est urgent que j’arrête.
Et elle a arrêté. Plus personne ne la voit.
Il faut dire qu’elle n’avait pas de vie, Nathalie.
 

      – Qu’est-ce que tu veux faire quand tu seras grand ? Avait-elle demandé un jour à mon fils.
Son sourire était brusquement devenu une grimace.
      – Ne sois pas toubib, c’est un métier de merde !
Nathalie malpolie.

Son métier de merde, elle l’exerçait pourtant avec une rigueur acharnée.
Seule médecin à 20 km à la ronde. Répondait au téléphone le samedi et le dimanche. Le vendredi, elle s’échappait. Sans doute dans cette maison au jardin d’oliviers dans laquelle elle prévoyait de passer sa retraite.
Elle semblait être perpétuellement au bord de l’exaspération. En décourageait plus d’un à force de mauvaise humeur. Mais sa salle d’attente était toujours bondée de patients résolument patients.
Il fallait occuper les petits, prévoir pour eux des biberons ou des biscuits, des jouets.
Les enfants finissaient par faire racler les pieds de leurs chaises sur le carrelage et tournaient en rond en bourdonnant comme des insectes.
Immanquablement, Nathalie se mettait à crier derrière la porte. C’est pas un peu fini, ce bordel !?
Nathalie grande gueule.

Les gamins l’aimaient bien, pourtant. Elle avait toujours un bonbon à leur offrir.
Nathalie tendresse.

Elle ne recevait que le matin. Le matin, avec elle, pouvait aller jusqu’à 15 h. Chaque consultation durait une heure. Elle était réputée pour la justesse de ses diagnostics et pour l’efficacité de ses soins.
Même si parfois, elle s’avouait vaincue avec humour.
       – Comment ça, tu n’arrives toujours pas à dormir ? Et les coups de marteaux sur la tête, tu as essayé  ?
L’après-midi elle partait sur les petites routes de montagne faire la tournée des domiciles.
Après s’être nourrie de cacahuètes qu’elle enfournait par poignées.

Egalement diplômée en pharmacie, elle apportait ce qu’il fallait de médicaments dans les soufflets de sa sacoche.

Un vendredi – c’était un vendredi bien sûr, son seul jour de congé –  je l’avais rencontrée en pleine ville.
Elle était assise par terre sur le trottoir, contre la vitrine d’un magasin et parlait fort dans son portable pour se faire entendre. J’avais reconnu sa voix.
Cela nous avait paru incongru de nous croiser là, dans cette grande avenue. Dans ce contexte urbain, nous faisions figure de martiennes, habituées que nous étions à nous voir dans nos montagnes.
      – Qu’est-ce que tu fais là, toi ?!
      – Ben et toi, assise par terre !?
Nous avions échangé un rire. Elle s’était relevée, avait lissé de sa paume sa jupe grise. Ou beige ou marron, je ne me souviens plus. Elle ne portait que des jupes de tailleur grises ou beiges ou marrons.
Tristounette et pas franchement mode, Nathalie.
Elle se tenait toujours un peu voutée, devait mesurer 1 m 60 dépliée. Une allure chétive mais l’allure, seulement.
Un jour, je m’étais trouvée dans l’incapacité de descendre son escalier pour sortir de chez elle, tant je ne tenais pas sur mes jambes. Elle m’avait soulevée et m’avait portée en travers de son épaule.
J’avais crié de vertige et de peur.  De surprise aussi. Elle avait une poigne de fer. Et une technique de capitaine des pompiers qu’elle était, forcément.

Lorsqu’elle venait à la maison, elle aimait bien, je crois, venir en fin de tournée. Ne plus rien avoir à faire après nous.
      – Tu as mangé ?
A cette question, elle réfléchissait et répondait par une autre :
      – Quel jour on est ?
Nathalie distraite.
Quelques fois elle voulait bien qu’on lui sorte une assiette.
Elle se posait là et aimait bien rire. Elle avait un rire hystérique et fatigué.
Elle se posait là, il pouvait être 2 h de l’après-midi, ou 4.
Il pouvait être 9 h du soir, il pouvait être dimanche. Il est même arrivé que ce soit un vendredi.

27 juin 2015

Le pire ami

Un matin, partout, on se réveille et on essaye d’imaginer que tu n’es plus là.
On n’y croit pas, bien sûr.
On regarde ce qu’on a devant soi et on imagine que ça, tu ne peux plus le voir.
On voit une forêt à La Petite Forêt. On voit Notre Dame à Amirat.
On voit des chèvres à La Saulée. On voit des Ramblas à Barcelone.
Il bruine sur la vitre à Bruxelles, il y a du soleil à Turin. Il fait déjà trop chaud à Antibes, tu n’aurais pas supporté.
Un matin partout, tu n’es plus là mais tu insistes. Faudrait savoir…
Toi le bon vivant, tu es un piètre mort. Personne n’y croit.
Même ceux qui t’ont vu, ceux qui n’ont pas voulu te voir et ceux qui n’ont pas pu.
Salaud, tu fais pleurer les gosses. Tu n’as jamais été père mais tu as fait des filleuls partout.
Les deux plus jeunes ont tenu à t’offrir une peluche.
En parlant de peluche, tu avais raison, il me fait la gueule, le chien que personne ne gardait.
Il fait le mort, il fait le faux.
Il ne me pardonne pas mon absence mais il ne pardonne pas la tienne non plus.
Nous sommes bien d’accord, nous tous :
Il fallait que tu nous lâches. A l’heure qu’il est, on t’imagine enfin soulagé. Tu dois même être tellement content que j’entends éclater ton rire.
N’empêche, l’ami meilleur, tu es devenu le pire ami.
Celui qui va nous manquer longtemps, maintenant, partout.

22 juillet 2012

Neger

La canicule de l’été 76, je n’en ai pas un souvenir particulier. Sans doute parce que je venais d’Afrique.
Là, c’était septembre et j’avais froid.
C’était ma première année scolaire en France et j’étais frileuse.
Frileuse de tout. D’une timidité maladive, je n’osais pas aller vers les autres.
Ces 6000 autres côtoyés dans les couloirs interminables du lycée, dans cette cour immense.
Cette classe de terminale où tout le monde avait l’air de se connaître depuis longtemps. 35 élèves. Alors qu’en première A à Brazzaville, nous étions cinq…
La première élève qui m’aborda gentiment, me présenta gentiment à ses gentils copains.
J’étais reconnaissante mais je m’aperçus vite que nous n’avions pas grand chose en commun.
Ils écoutaient Alain Chamfort et Mike Brand. Dur...
J’avais bien repéré une bande au fond de la classe à gauche. Jean-Luc au look de poète, Marie-Pierre solaire, Patrick le plus rigolard de la classe, Dominique très brune et Marion diaphane, Pierre qui ne parlait qu’en onomatopées comme un dessin animé, Oriane qui venait d’une école Freinet et avait un aplomb merveilleux que j’enviais. Ces sept-là animaient la classe avec une gaieté communicative.
Le chahut qu’ils faisaient n’était jamais agressif.
Oriane et Marie-Pierre étaient les plus insolentes, mais elles étaient tellement brillantes et pertinentes que les profs n’osaient rien leur dire.
Ces sept-là écoutaient les Stones et Bob Dylan. Je brûlais d’envie de leur parler mais je m’en sentais incapable.
Le prof d’anglais me demanda un jour de traduire un texte devant tout le monde.
Je ne sais plus de quoi parlait ce texte. Je sais seulement mon cœur battant, le supplice de parler devant un auditoire attentif, zut pourquoi ce silence d’un coup ? Je sais que je bêlais, tant ma voix tremblait. Jusqu’à ce que je bute sur le mot neger dans une phrase.
Neger me ramenait à l’Afrique, à la négritude d’Aimé Césaire et de Léopold Sedar Senghor. Je me suis brusquement revue au Tchad en troisième, en cours de littérature africaine. Dans cette salle de classe à l’encadrement de porte sans porte, aux fenêtres sans vitres, avec de l’herbe qui poussait à nos pieds. De vieux pupitres au bois ridé de fissures multiples.
Je me suis souvenue du prof M. Kherallah qui nous avait tant fait rire le jour où un gros lézard frôla le pied nu d’une élève. La fille avait poussé un cri et bondi sur sa chaise, nous autres avions levé haut les pieds par réflexe et le prof s’était catapulté debout sur son bureau. Il faut dire à sa décharge que ça aurait aussi bien pu être un serpent. Par terre on ne voyait pas bien, juste un mouvement, une froissure dans l’herbe. Vexé de l’hilarité déclenchée, il était redescendu, avait empoigné son livre et s’était mis à nous dicter son cours à toute vitesse. Chose qu’il faisait rarement. Passionné par sa matière, il parlait habituellement plus qu’il ne lisait. Et s’enflammait lorsqu’il s’agissait de Senghor. Sa poésie est très difficile, nous disait-il. Seul un Sénégalais peut réellement la comprendre.
Et de nous parler de l’oeuvre du poète et de négritude. Cette négritude belle, revendiquée.
Et cette phrase sublime qui m’avait bouleversée : Je déchirerai les rires banania sur tous les murs de France.
Ce vers-là, je le comprenais. Il était universel. Je me le répétais dans ma tête, comme enivrée de sa beauté et du message porté.
Je visualisais ces vieux murs de France décrépits, ces affiches immenses, ces rires banania. J’imaginais Senghor tirant de grands lambeaux de rires et je me rêvais faire comme lui.
Comment traduit-on neger en français ?
Je n’étais plus à N’djamena dans cette classe aux murs éventrés en guise d’ouvertures, avec de l’herbe et des lézards.
J’étais dans un lycée à 4 étages, dans une salle avec du lino par terre, des pupitres en métal graffités, de vraies fenêtres hautes et vitrées.
Toute à mon rire banania, j’ai prononcé le mot nègre.
Une voix a fusé derrière moi, du fond de la classe à gauche. Un mot : raciste.
Je suis devenue toute rouge. La honte de ma vie. J’aurais voulu protester, expliquer, me justifier.
Je me suis coltinée cette étiquette raciste toute l’année. Je me suis coltinée ma solitude.
Jusqu’au mois de juin. Nous avions un emploi du temps plus souple avant les examens. Patrick avait apporté sa guitare. Il jouait du Cat Stevens assis sur le dossier d’un banc de la cour, les six autres chantaient avec lui.
J’étais adossée à un arbre près d’eux (je n’étais jamais loin…).
Je me suis mise à fredonner. Ils m’ont tous regardée comme s’ils me voyaient pour la première fois. Puis ce fut du Simon et Garfunkel, du Neil Young. Je faisais la deuxième voix.
Ensuite, j’ai pris la guitare et nous avons continué à jouer et chanter, nous huit, les jours et l’été qui ont suivi.

24 février 2015

Myope, boiteuse, qui fait du bruit

18 h 30. Je piétine à l’arrêt de bus. J’attends le 4 ou le 7 pour rentrer chez moi.
C’est le 7 qui arrive en premier. Il clignote bleu, c’est à ça que je le reconnais.
Il faut dire que de loin je ne vois pas grand chose.
Et l’œilliste, tu y penses ? Me dit toujours ma copine.
Oui oui, ça fait partie des résolutions du premier de l’an 2013, ça fait 2 ans.
J’ai bien des lunettes dont les verres seraient à changer mais je ne les porte qu’au cinéma en les tenant du bout de l’index parce qu’elle glissent sur mon nez trop court.
Mon amie ajoute invariablement : Le jour où tu te mangeras les poteaux tu te décideras (si si, c’est ma copine).
Je n’en suis pas là quand même, les poteaux je les vois. Ce sont les panneaux qui sont dessus que j’ai de plus en plus de mal à lire. Ou bien ceux des arrêts de bus par exemple. Pour ne pas louper la station où descendre, ça peut être utile, les lunettes.
Pour l’instant je ne descends pas, je monte. En marchant sur la pointe d’un pied parce que j’ai mal à la chaussette gauche, disait mon fils quand il était petit.
Il y a du monde à cette heure-ci, il me faudra attendre PN Gambetta avant de pouvoir m’asseoir à côté d’une dame qui engueule son téléphone. Tout chez elle est pointu. Sa voix, son nez, son menton, ses ongles. Même ses cils épaissis au mascara sont triangulaires. Elle a l’air de ricaner méchamment. Une histoire de clefs. Débrouille-toi, t’avais qu’à pas les oublier.
Les deux sièges devant moi sont occupés par une jeune fille de 16 ou 18 ans et son petit frère.
Elle a enroulé ses longs cheveux bruns autour d’un pic en bois sur le sommet de sa tête, quelques mèches frisottent sur sa nuque fine. Je vois son joli profil quand elle se tourne vers son frère.
Elle pianote des deux pouces sur l’écran tactile de son portable, chaque touche qu’elle frôle s’allume rouge en faisant bip. Je la regarde faire dans la vitre et ça me fascine. Son frère la titille du coude et elle rit.
Un jeune homme est monté dans le bus. Il a des chaussures rouges flambant neuves et le jean crevé aux deux genoux. Un rap grésille dans le casque qui lui couvre les oreilles. Deux femmes juste derrière moi parlent à plein volume.
Mais alors attends, dit l’une, tu sais pas ce qu’il m’dit ? Alors moi j’attends, mais entre le moteur du bus qui redémarre, la gamine devant qui se chamaille bruyamment avec son frère et l’autre, là qui ne veut vraiment pas comprendre depuis tout à l’heure que Non non il n’est pas question que je fasse demi-tour bordel ça t’apprendra, je ne saurai pas ce qu’il a dit. Mais ça devait être drôle, à les entendre pouffer.
C’est à ce moment-là que la jeune fille devant se redresse. Chuut, elle dit à son frère. T’entends ?
Elle reste le doigt en l’air, la tête penchée.
T’entends pas ? Ça fait Tac Tac Tac. Elle bouge son index en rythme. Au rythme de mon cœur, tiens.
Elle se retourne vers nous. Z’entendez pas ?
Ma voisine qui a fini par fermer le clapet en rabattant celui de son portable secoue la tête.
Moi je suis un peu sourde, répond-elle.
La jeune fille me regarde. Je ne dis rien, je tends l’oreille. Avec le brouhaha ambiant ce n’est pas possible qu’elle entende battre mon cœur.
Ecoute, dit-elle à son frère, Tac Tac !
Pas de doute, c’est mon tempo qu’elle bat.
Et alors attends c’est pas fini, dit la femme derrière.
La demoiselle s’est retournée d’un bloc vers moi. Elle me plante le regard khôl dans le mien et me fait un sourire éclatant.
C’est vous ! Ce n’est pas une question, c’est une affirmation.
Incroyable, une ouïe pareille.
      – Tu as oublié d’être sourde, toi !
      – Qu’est-ce que c’est ?
Les deux gosses me mangent des yeux. Il me faut expliquer et répondre à l’avalanche de questions : opération du cœur, valve mécanique, non c’est pas une pile, oui ça fait toujours ce bruit, non les boules Quiès ça ne sert à rien et non on ne peut pas arrêter ça…
Je descends sur la pointe d’un pied à l’arrêt suivant l’habituel parce que voilà je viens de louper le mien, mais cette fois ce n’est pas à cause de ma myopie.

14 février 2015

Le rire aux larmes

Les rares fois où j’ai vu pleurer ma mère – elle pleurait silencieusement, il n’y avait pas de sanglots dans ses pleurs –  j’en étais bouleversée.
Un jour je l’avais ainsi surprise. Elle pleurait pour une raison qui me sera toujours inconnue. Elle m’avait alors souri à travers ses larmes, manière de me rassurer mais le mal était fait.
Quand elle riait, pareil.
Ma mère pleurait toujours lorsqu’elle riait.
Or je ne pouvais – et ne peux toujours pas – regarder une personne pleurer sans craquer à mon tour. Automatique.
De même que le pied shoote par réflexe lorsque l’on donne un coup de marteau sous la rotule, j’ai le cœur qui shoote dans ma poitrine à la vue des larmes d’autrui.
Devant un fou rire aux larmes, je peux fou rire aussi et tout va bien.
Mais avec elle, c’est (ce que je croyais être) sa tristesse qui était contagieuse.
Si encore elle riait aux éclats, mais non. Elle riait sans faire de bruit, il n’y avait pas de hoquets dans son rire. On aurait dit qu’elle souriait sauf que ses yeux débordaient. D’où ma confusion.
Je m’alarmais instantanément.
Des moments comme ça, pendant lesquels nous n’étions pas en phase du tout…
Son hilarité déclenchait chez moi un incoercible chagrin.
A chaque fois il fallait qu’elle m’explique Mais non, je ris !
Je ne m’y habituais pas. Plus elle riait aux larmes plus je fondais de même. Un manque total d’humour.

19 décembre 2014

La neige de Noël

C’était le 25 décembre et j’attendais la neige.
Mon père avait dit qu’il allait neiger, il m’avait montré le ciel.
        – Tu vois, c’est un ciel de neige, ça. Il va neiger.
Il avait répété plusieurs fois en agitant l’index : c’est un ciel de neige.
J’étais surprise parce que le ciel était gris, presque blanc. J’avais 6 ou 7 ans ou 8 ?
Je n’avais encore jamais vu la neige mais dans la période de Noël je la dessinais.
Je dessinais des bonshommes de neige et je peignais toujours un ciel très bleu avec des mouchetis de blanc pour les flocons.
Outre l’excitation de la fête et des cadeaux, je brûlais d’impatience de la voir enfin tomber.
Le Père-Noël,  ça faisait un mois que je n’y croyais plus.
Je l’avais appris à l’école, de la bouche de ma copine Muriel qui elle-même l’avait appris de la bouche de son cousin qui était un grand de 12 ans. J’avais ce jour-là clamé au cours du déjeuner que le Père-Noël n’existait pas. Mon frère m’avait instantanément donné un coup de pied sous la table pendant que mes parents échangeaient un regard consterné.
J’avais alors – oups – fait marche arrière en bredouillant mais bien sûr que si il existe.
J’avais joué le jeu pour ne pas peiner mes parents. Et j’avais écrit ma lettre au Père-Noël.

Cher Papa-Noël
Je voudrais s’il te plaît :

La peluche jaune que on ne sait pas si c’est un chien ou un agneau

             ou (souligné)

Le livre-disque de Bambi parce que maintenant j’ai un mange-disque

            ou

La poupée qui parle

           ou

Les cow-boys ou les indiens mais je préfèrerais les indiens

Je ne me souviens plus si c’est cette année-là que nous avons eu un vrai sapin.
Un vrai de vrai, qui sent la forêt, avec des aiguilles qui piquent.
Il était très grand, très haut, il allait jusqu’au plafond (dans mon souvenir).
On l’avait gardé avec ses boules et ses guirlandes jusqu’à Pâques.
A Pâques on s’était résolu à le défaire parce qu’il était devenu jaune et squelettique et il fallait tout le temps balayer par terre.
Je ne sais plus si c’était l’année du vrai sapin mais Noël est immanquablement lié à son souvenir.
J’ai une mémoire très olfactive aussi : l’odeur des mandarines et celle des bougies que l’on vient d’éteindre.
Je l’avais eue, ma peluche jaune (j’avais décidé que c’était un chien finalement).
J’ai joué aux indiens et j’ai écouté/lu l’histoire de Bambi en attendant la neige mais il n’a pas neigé, ce jour-là.
Le mange-disque c’est le père-noël qui me l’avait offert quelques jours plus tôt.
Un vrai monsieur qui suait dans sa barbe de coton et son costume rouge, lors de la fête organisée pour les enfants du personnel de Transgabon.*

* Transgabon est devenue Air Gabon en 1977

15 décembre 2014

Le rêve

Hier nous avons passé la nuit ensemble, à parler et à rire.
Je dis la nuit parce que c’était la nuit mais en réalité dans le rêve il faisait jour.
C’était le matin et nous étions tous les deux dans un très beau paysage, un peu comme chez toi, un peu comme chez moi.
Tu m’avais dessiné une petite maison. Tu m’as dit : C‘est ta maison, c’est là où tu habites.
J’ai répondu qu’elle manquait encore un peu de fenêtres alors tu en as rajouté une.
Ce n’était plus que de la lumière.
Nous avons entendu des voix et nous avons vu des manifestants contre le barrage de Sivens.
Ils arrivaient par les hautes herbes et nous jetaient dessus des boules de pétanque qui explosaient comme des cocktails molotov.
Nous n’arrivions pas à leur faire entendre que nous étions avec eux. J’ai appelé mon fils pour qu’il leur explique et aussi parce que ça lui plairait d’être là.
Mais ils continuaient à tirer. Alors nous avons sauté par la dernière fenêtre que tu avais dessinée et nous nous sommes réfugiés dans une grange. Nous y avons passé la nuit à parler et à rire.
Je dis la nuit mais il faisait jour. Un faisceau de soleil tombait par le créneau d’un toit éventré et la poussière du foin y faisait des paillettes.
Je dis la nuit parce que j’avais pleinement conscience que je dormais. Et que le jour viendrait avec l’acuité de ton absence.
Si je pouvais toujours rêver comme ça, je n’aurais plus aucune appréhension à dormir.
La nuit, je passerais mes journées à parler et à rire avec toi.

5 décembre 2014