Quinzième volet
Voyage…
Le scarabée et la sauterelle
– C’est pas moi, c’est Jacques qui m’a dit ! (Oh la donneuse, pardon mon frère).
C’est ce que j’ai sans doute raconté aux parents de la fille avec qui je venais de me battre.
De toutes façons, nous avons tous reçu un savon, la fille, mon frère et moi.
Je ne me souviens pas du prénom de cette gosse qui me cherchait des noises chaque fois que nous nous voyions, et nous nous voyions souvent hélas, nos parents respectifs étant amis.
Qui peut savoir pourquoi nous nous détestions tant ?
Elle avait six ans, j’en avais cinq. Elle avait un gabarit autrement plus épais que le mien.
C’était un scarabée, j’étais une sauterelle.
Elle était surtout belliqueuse, ça devenait lassant, à la fin.
Dès qu’elle me voyait, elle me sautait dessus et me tapait à tour de bras.
J’avais beau essayer de la mordre, de la griffer, de la pincer, de lui tirer les cheveux (qu’elle avait très courts, oh la pleutre), j’avais toujours le dessous.
Je finissais invariablement par hurler Maman, on nous séparait, on nous asseyait chacune sur des chaises bien éloignées, on nous intimait l’ordre de ne plus moufter.
Nous passions le reste de l’après-midi à nous regarder en nous tirant la langue.
A chaque rencontre, c’était le même scénario.
Jusqu’au jour où mon frère âgé de neuf ans décida de jouer les arbitres de catch.
Nous étions à une fête – ni chez elle, ni chez moi – à laquelle nos familles respectives étaient conviées.
Elle fonçait déjà sur moi lorsque Jacques nous héla :
– Stop, les filles, attendez !
Il me prit à part et me montra son poing fermé :
– Tu mets ta main comme ça et tu la tapes dans l’œil.
A la fille qui piaffait d’impatience de me coller l’habituelle dérouillée, je l’entendis simplement dire :
– Vas-y, tu vas gagner, elle est pas forte, ma sœur.
Nous étions à deux mètres l’une de l’autre, attendant le signal.
– Un, deux, trois, partez ! cria Jacques.
Je n’ai pas bougé, j’ai attendu qu’elle approche avec ses baffes au bout des bras.
J’ai seulement tendu le poing fermé au bout du mien comme il avait dit, mon frère.
Pan dans l’œil.
Elle a hurlé sa mère, les adultes nous ont séparées, c’est pas moi, c’est Jacques qui m’a dit, nous ont collé les fesses sur des chaises bien éloignées (tous les trois, la fille, mon frère et moi).
On ne s’est même pas tiré la langue, tellement elle ne me regardait pas.
Son œil bleu virait au noir tout autour, je lui avais fait un beau cocard.
Elle ne m’a plus jamais tapée.
12 août 2016
Tu viens de là
Tu viens de là
Terre craquelle
Aux arbres aigres
Tu viens de là
Cette lumière
Tellement bleue
Et – bleu sur bleu –
Le ciel crève
Une pluie de bombes
Le sang des tiens
Tu t’exiles
On t’exile aussi
Ils t’exilent encore
Terre barbelée où tu attends
Tu ne sais où porter tes pas
Tu viens de là
De la planète
6 août 2016
Racine(s)
Racine(s) from C. Daviles-Estinès on Vimeo.
Elle.
Elle est née de cette terre.
Et cette terre est dans sa valise.
Dans une main elle la tient et dans l’autre : elle serre une corde.
Elle la serre, elle l’attrape, elle la perd et elle l’accroche.
Comme dans une quête d’ identité et de questionnement sur ses racines, cette jeune
femme joue d’une corde comme de son lien à sa terre patrie : entre prise et lâcher
prise, entre pieds sur terre et pieds en l’air, entre tête qui tombe et mains qui
s’ouvrent .
Elle trace sa vie en mouvements désaccordés dans un souffle mêlé de rires étrangers.
Sa terre valise suit le parcours comme un chant lointain suspendu,
puis s’ouvre, puis tombe et prend racine à nouveau.
Les pieds sur terre.
DISTRIBUTION
Ecriture et interprétation / corde lisse : Inbal Ben-Haïm
Création et interprétation / univers sonore et musical : David Amar
Mise en scène et direction d’acteurs : Jean-Jacques Minazio
Production : L’attraction – Soutien en résidence : Ville de Puget-théniers
Spectacle du 30 juillet 2016
Juste après midi
L’après-midi est une bête qui a soif
Elle lape toutes les ombres
Avec sa langue de bitume
Chaleur sillage, ventre à terre
Pas un filet de vent
A peine, à peine bat
Le flanc de la poussière
28 juillet 2016
Juillet
Les cigales frottent l’air
C’est un juillet comme un autre
Je broie du bleu
N’effrite que des couleurs sèches
24 juillet 2016
Ensuite

C’est la première fois, ici
Que l’on entend le silence de la mer
Le soleil est trop bleu
Sa lumière de silex
Partout, des roses coupées
Bataille de fleurs semées
Le long d’un triste carnaval
Vagues de larmes
Comme paquets de mer
Jour et nuit
Nuit et jour
Les écrans portent disparus
Retombées d’escarbilles
Aveugles étincelles
Auxquelles se nourrissent
Les feux de mauvaise joie
19 juillet 2016
Cendres d’anges

Poème à deux voix dédié à Romain 10 ans
Sabine Venaruzzo et Colette Daviles-Estinès
Cendres d’anges
Il est beau, le ciel, maman
Avec ses fleurs qui éclatent
Dans le bleu blanc et rouge
Je vois le rose de tes joues
J’entends l’écho ivre d’un tonnerre
C’est la fête qui se propage ?
Je n’entends pas la mer, maman
Une clameur, une seule, bruit
Comme une vague d’angoisse
Ne cesse d’aller et venir
La nuit chavire, maman
Un ciel feu réveille la ville
Tandis que les roues sauvages
Propulsent les poussettes folles
La nuit chavire, maman
Les pas se désunissent
Et zigzaguent les corps
Sur un drapeau flottant
La nuit chavire, maman
Le cri s’est engorgé dans l’aiguille du temps
La baie rouge s’essouffle
Au silence multiplié de la mer
Et dans tes mains
De la cendre d’anges
16 juillet 2016
Noir marine
Sur le fil de l’orage
Lumière noir marine
Avive l’espace accru du blanc
Pâte de gouache épaisse
Au couteau sur nos failles
14 juillet 2016
Ummagumma
J’ai ouvert la porte de la chambre de mes frères et les ai trouvés toutes lumières éteintes, volets clos.
– Qu’est-ce que vous faites ?
– Chut, m’ont-ils répondu.
Je me suis assise à côté d’eux sur le lit.
Une musique douce battait comme un cœur bat, comme un pas qui avance.
Ça durait, ça durait…
Ils avaient l’air d’attendre quelque chose et j’attendais avec eux, dans le noir.
Une voix a chuchoté Kerfoul vataxiou gène. L’un de mes frères a tendu le bras pour monter le volume du tourne-disque puis un cri – mon dieu, ce cri ! – a déchiré l’obscurité.
J’ai crié aussi, j’ai bondi hors du lit, me suis jetée sur la porte.
Leurs rires étouffés m’ont stoppée dans mon élan. Ils avaient arrêté le disque.
– Encore, ils ont dit.
– Encore, j’ai dit.
Je suis revenue me pelotonner entre eux et ils ont remis la musique, qui battait douce.
Je retenais mon souffle. J’attendais comme eux que vienne la terreur délicieuse.
9 juillet 2016
Rouge
Comme un feu de ciel
Une petite braise de cigarette
Tous les panneaux d’interdiction
Le papier de soie des lanternes
Velours poudreux d’une rose sèche
Piste ondulée de latérite
L’eau de la cerise à la bouche
A bouche pleine, le baiser
Le geste drapé d’une robe
Sur talons cloutés flamenco
Evidemment comme
Le fanion de la mort fiché
Sur le cuir noir des corridas
La colère des enfants debout
La boue d’argile d’Ipoka
Des attentats
Rouge cri
8 juillet 2016
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