Connectés

Archives

Quinzième volet

Voyage…

Tri

Je laisse ma mémoire aux mouettes
Je ne garde pas la mer
seulement l’hiver de son rivage
Je prends l’ocre et la falaise
où j’ai suspendu deux volets

Je laisse les rues sous la pluie
et leurs lueurs diffractées
Je garde le miel de la lumière
Je prends la lune sur le palier

Je laisse la colère
aux colporteurs de nuit
Je garde le lait de l’aube
et les étoiles perdues
Je prends tout ce qui fulgure

En long, plusieurs libellules
En large, deux tortues dodelinent
En travers, quatre poules malgaches
picorent le grain du bois

Je laisse, je garde, je fais avec
Je prends la mesure des murs
Ma vie se démesure toute seule
Je peux encore y mettre de la joie

 

2 septembre 2017

 

Irrationnelle ?

Peur irrationnelle
à la mesure de
la beauté des horizons brûlés
Les vents fouisseurs
ont foré dans la roche
des tourbillons de néant

Peur de tout perdre
maintenant que j’ai tant
Ne rien omettre de la joie
quitte à parfaire
le contour des choses

Instants éparpillés
dans le désordre des étoiles
si délébiles à force de n’être plus

Fines spirales au cœur de l’arbre
où s’inscrit le temps concentrique

De la peur et de la beauté
et de la vie qui passe
je ne contrôle rien
Je n’ai jamais tenu
que la lumière des voix et des visages

 

11 août 2017

 

Sept ans de malheur

Ce matin-là un miroir s’était cassé. Echappé des mains de ma mère ou de mon père, je ne sais pas.
Je me souviens seulement de la phrase de mon père : Sept ans de malheur !
Phrase inconsidérément lancée, sur le ton de la boutade. Ma mère avait frissonné et boudé au moins dix minutes, ce qui était rare.
Un petit miroir de rien du tout s’était cassé juste avant notre journée à la plage du Dahu à Port-Gentil.
Tous en famille comme tous les dimanches, sur ce même bout de plage toujours désert. Mes frères plongeaient sous-marine, ma mère bronzait sur le sable avec un livre, entrait souvent dans l’eau lorsqu’elle avait trop chaud. Moi je passais mon temps dans les vagues ou sur le cocotier couché. Il avait poussé à l’horizontale et se balançait sous la poussée de mes jambes, je m’imaginais sur un cheval.
Mon père, lui, ne se baignait jamais. Il restait avec quantité de journaux et de revues.
Prenait quand même des coups de soleil sous le parasol, tant était forte la réverbération sur le sable si blanc.

Pourtant ce jour-là, il décida pour la seule et unique fois de tout notre séjour au Gabon, d’aller nager.
L’océan à cet endroit pouvait être entièrement lisse, mer étale.
Il se retirait parfois très loin à marée basse, infinie plage.
Cette fois-ci, l’océan était marée montante et particulièrement agité de gros rouleaux.
Dans le fracas des vagues et les remous d’écume, mon père n’entendait pas ma mère l’appeler.
Lorsqu’il sortit enfin de l’eau, il s’aperçut qu’elle était en larmes.
— Mais mais mais (mon père répétait toujours le mot mais, trois fois) pourquoi tu pleures ?
— Mais mais mais, bégaya ma mère à son tour, exprès pour le singer, exaspérée d’avoir eu si peur.
Tu ne te baignes jamais et aujourd’hui tu décides d’aller dans l’eau. Juste le jour où on casse un miroir ! C’est toi, qui as dit sept ans de malheur…

Mon père ne s’est pas noyé, les sept années qui ont suivi n’ont pas été malheureuses. Ma mère a boudé encore au moins dix bonnes minutes, ce qui était rare.

 

27 juillet 2017

 

Salade de saisons

Le printemps est évidemment vert
de ce vert acide
comme un parfum de pomme
et de bourgeons

L’été est toujours blond
et sec de cigales
Mistral/soda chaud
effervescent

De blond à brun
il n’y a qu’un pas de lumière
que fait l’automne
Hâle de pain brûlé

L’hiver, contre toute attente
n’est pas blanc
Les ombres sont bleues
qui saignent sur la neige

 

25 juillet 2017

 

Vision sonore

Un train, soudain, dans le silence.
Il était long, long, long, long,
long, long, long…
Il a traversé la nuit (presque deux fois la page)
de long, long en large
avant d’emporter son lot
de wagons compartiments couchettes
et de voyageurs assis assoupis,
éclairés tout du long, long, long…
Puis le silence s’est refermé
à contre-courant (d’un l’autre à bout)
sur un contrôleur à casquette.

 

24 juillet 2017

 

Charlot

Je faisais la queue à la billetterie d’un concert d’Higelin lorsque l’on m’a présenté Charlot.
Dans la file d’attente, il dépassait tout le monde d’une tête. Les cheveux bouclés noirs sur les épaules, les yeux perçants presque transparents à force d’être clairs, le pantalon velours un peu trop court sur ses godillots de montagne.
Il patientait, debout, en lisant Discours de la méthode de Descartes.

Charlot est paraît-il un joueur de trompette. Ou peut-être de saxo, je ne me souviens plus.
Je sais qu’il apprenait aussi à pianoter, et lorsqu’il était à son clavier, ce qu’il déchiffrait habituellement sur le pupitre posé devant lui n’était pas une partition, mais un cours d’anglais.

Il était amoureux à l’époque d’une belle Hollandaise à qui il avait offert un carton plein de bananes parce que les fleurs c’est périssable. Comme il en avait acheté excessivement trop, il avait fait la tournée des copains pour distribuer l’excédent de régimes.

Il travaillait dans une vallée loin de la nôtre mais il lui arrivait de faire des remplacements dans notre secteur. C’est ainsi que quelques années plus tard, nous le vîmes un soir débouler chez nous avec les cheveux aux épaules un peu moins frisottants, un peu plus grisonnants, le regard toujours aussi bleu, son pantalon toujours trop court.
Nous l’invitâmes à notre table puis avant de partir il nous proposa :
— Vous aimez les yaourts aux fruits ? J’en ai acheté pour mon pique-nique de midi et il m’en reste dans la voiture. Et vous voulez une cuillère aussi ? Ça sert toujours, une cuillère. Je l’ai achetée pour manger mes yaourts.
C’est ainsi que nous avons hérité de 34 yaourts (il en avait mangé 2 sur le pack de 36) et d’une grande cuillère en bois.

 

22 juillet 2017