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Quinzième volet

Voyage…

Et il pleut

L’averse couche des chemins de blé
Rafales fluides

                     *

Goutte après goutte
les feuilles hochent
l’herbe tressaille

                     *

Les enfants badigeonnent
de potelés escargots blancs

                    *

En vaguelettes urgentes
les petits fracas du torrent
sur la peau des pierres

                     *

Sur les trottoirs
la tête en bas
glissent de luisantes silhouettes

                     *

D’un geste essuyé-glacé
se recompose le paysage

                     *

Les rues du mercredi
à bottes jointes dans les flaques

                     *

Sourire mouillé

                     *

Et il pleut
à manger des crêpes

 

21 septembre 2016

 

Cocon

Le figuier de l’hiver
Occupe tout le matin du ciel
Tout le matin du ciel à la fenêtre
Cette main d’écorce à laquelle s’attache
Le poème friable d’une seule feuille
Une seule
Cocon de brume
Soleil blanc
Mon amour, mon amour
Dans le brasier éteint

19 septembre 2016

Les jolies colonies de vacances

Il flottait une odeur de pain fade dans le réfectoire. Dans mon souvenir c’était une salle immense. Nous étions par tablées de quatre.
Je regardais bouger les bouches des autres gosses.
Des bouches qui mastiquaient, qui parlaient, qui riaient, qui pleuraient parfois.
Je les regardais comme distanciée, je me sentais à l’extérieur du brouhaha.
J’en oubliais de manger, comme d’habitude.
Maman à chaque repas me disait : mange !
Je portais la fourchette à ma bouche.
Mâche ! disait-elle.
Je mâchais.
Mais avale !
Maman n’était pas là, c’était là le problème. Je mangeais encore plus lentement.
Les monitrices me sommaient de finir mon assiette, je ne sortirais pas avant d’avoir tout mangé.
Le réfectoire se vidait d’un coup. Raclements de pieds et de chaises.
Je restais seule devant mon assiette dans le silence revenu et l’odeur de pain fade.

Sous prétexte que j’avais une santé fragile, on ne me permettait pas de participer aux sorties organisées.
Je n’allais pas avec les autres randonner en montagne. Je restais dans le parc aux sapins noirs avec les plus jeunes.
Ces privations de sorties m’étaient égales. M’en foutais de ne pas aller marcher..
T’as de la chance, disaient les filles, tu restes avec le moniteur des petits.
Elles étaient toutes amoureuses de lui.
M’en foutais de rester avec le beau moniteur. Je me planquais au fond du parc pour ne pas avoir à me joindre au groupe des petits. Je voulais voir Maman.

Une fois par semaine, on nous réunissait dans une salle de classe et nous devions écrire à nos parents.
Lorsque nous avions fini, nous apportions notre lettre à la monitrice qui était à son bureau comme une maîtresse et nous regagnions notre place en attendant que tout le monde ait terminé.
La monitrice lisait tous les courriers avant de les mettre sous enveloppe.
La première fois, elle rappela une fille pour qu’elle recommence : pas de lettre pleurnicharde, tu en refais une autre.
Alors j’écrivais invariablement :
Chers parents
J’espère que vous allez bien.
Je mange bien, je dors bien, je m’amuse bien.
Venez vite me chercher !

J’ai attendu l’aube parce que je n’avais pas de lampe de poche. Je me suis levée sans faire de bruit. J’ai longé sur la pointe des pantoufles tous les lits en métal où dormaient mes camarades et je suis sortie du dortoir.
J’avais mon doudou contre la poitrine, j’avais boutonné mon pyjama de manière à laisser juste sortir sa petite tête de peluche jaune.
J’ai descendu les larges marches de l’escalier. Je me suis dirigée vers la première des nombreuses porte-fenêtres. La liberté était derrière avec une route et ma maman au bout. Un moniteur aussi était derrière. Il nous a renvoyés au lit, mon doudou et moi.

Le dimanche était le jour de visite des parents.
Il y avait un garçon qui n’attendait pas, il savait que personne ne viendrait le voir.
Je ne sais pas s’il en était malheureux, moi ça me rendait triste pour lui.
Elle, elle attendait encore plus heureuse et impatiente :
– Ils viennent me chercher, je m’en vais !
– Mais comment tu as fait ? Je croyais que tu devais rester encore longtemps ?
– C’est simple, j’ai pleuré tous les dimanches quand ils arrivaient.
Alors c’est ce que j’ai fait, j’ai pleuré dès leur arrivée, pas seulement lorsqu’ils repartaient.
J’ai gagné un mois.

 

14 septembre 2016

En vie de rien

Le jour lève comme un blé noir
Tu le grignotes du bout des yeux
Du bout des dents
Tu mâchonnes le brouillard
Percé d’un seul cri d’oiseau
Tu suçotes un ongle de lune
Fiché dans la paume de l’aube
La moindre bouchée de ciel
Est difficile à avaler
Tu t’effrites tel un buis corrodé de pyrale
Tu n’as pas faim
Tu n’as pas soif
Tu n’as pas envie
Tu es en vie de rien

 

6 septembre 2016

Puzzle

Quelques fois on fait des enfants
Et puis quelques fois
sans faire exprès
on les défait

Il leur faut alors rassembler
tous ces morceaux de soi épars
Des tessons et des tessons
de silences

 

2 septembre 2016

Fantôme

entre veille et sommeil
je me débats
il me tire par les pieds
il m’empêche de dormir
il me regarde grand et froid
comme un glacier
je dis non
je dis va-t-en
je dis je m’en fous
maintenant
lorsque je m’endors enfin
il revient
avec la haine tordue de sa bouche
il semble rire
il fait des bruits de sanglots secs
et dans mon sommeil
je dis non
je dis va-t-en
je dis je m’en fous
maintenant

 

27 août 2016