{"id":1444,"date":"2016-05-11T17:12:40","date_gmt":"2016-05-11T15:12:40","guid":{"rendered":"http:\/\/voletsouvers.ovh\/?p=1444"},"modified":"2016-05-11T17:12:40","modified_gmt":"2016-05-11T15:12:40","slug":"le-sentu","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/voletsouvers.ovh\/index.php\/2016\/05\/11\/le-sentu\/","title":{"rendered":"Le sentu"},"content":{"rendered":"<p>[et_pb_section admin_label=\u00a0\u00bbsection\u00a0\u00bb][et_pb_row admin_label=\u00a0\u00bbrow\u00a0\u00bb][et_pb_column type=\u00a0\u00bb4_4&Prime;][et_pb_text admin_label=\u00a0\u00bbTexte\u00a0\u00bb]<\/p>\n<div class=\"article_text\">\n<div><span style=\"font-family: verdana,geneva,sans-serif; font-size: 12pt;\">Le givre comme une fine cro\u00fbte de sel \u00e0 la surface du sol br\u00fbl\u00e9. Un arbuste isol\u00e9 : maigre rejet de ch\u00eane ou bien un petit pin souffreteux. Des mouches silencieuses couleur d&rsquo;ambre frisent dans la lumi\u00e8re du contre-jour. Leur envol est lent et lourd et tardif \u00e0 mon approche. Elles sont comme saoules du parfum de la terre. Les laisser atterrir \u00e0 nouveau. Les laisser cibler. Elles sont au moins trois. Trois rep\u00e8res pos\u00e9s sur une carte au tr\u00e9sor. Elles fr\u00e9missent sous le vent mais ne bougent pas malgr\u00e9 la main. La main qui fouit sous elles et recueille une poign\u00e9e de terre. D&rsquo;abord ici, ensuite l\u00e0. Ici, la terre sent la terre. L&rsquo;humus. Le sous-bois. Mais l\u00e0&#8230; l\u00e0 elle sent&#8230;\u00a0<em>le sentu<\/em>*. Plaisir du parfum de truffe. Plus exactement, le plaisir du parfum de la terre qui sent la truffe. Ce n&rsquo;est pas la m\u00eame odeur, je la trouve infiniment meilleure que l&rsquo;ar\u00f4me de la truffe elle-m\u00eame.<\/span><br \/>\n<span style=\"font-family: verdana,geneva,sans-serif; font-size: 12pt;\">Enfoncer alors pr\u00e9cautionneusement le tournevis (les chercheurs de truffes ont sans doute d&rsquo;autres outils mais mon gros tournevis \u00e9br\u00e9ch\u00e9 faisait tr\u00e8s bien l&rsquo;affaire). Humer encore. Il arrive que le sentu disparaisse. Volatilis\u00e9. Chercher dix centim\u00e8tres plus loin. Ou vingt. Jusqu&rsquo;\u00e0 capter \u00e0 nouveau le parfum. Jusqu&rsquo;\u00e0 ce qu&rsquo;il se pr\u00e9cise. Le tournevis soul\u00e8ve la cro\u00fbte de givre et la main creuse. Parfois les truffes affleurent \u00e0 la surface, parfois il faut creuser plus profond. L&rsquo;impression que la terre c\u00e8de soudain. Une sorte de minuscule \u00e9boulis. Une impression de ti\u00e9deur aussi. Le sol semble avoir chang\u00e9 de temp\u00e9rature. Il n&rsquo;est plus n\u00e9cessaire de prendre une poign\u00e9e de terre pour la sentir parce que l&rsquo;odeur exhale, envahit les narines, le cerveau, les papilles gustatives. Ce n&rsquo;est plus n\u00e9cessaire mais je ne peux m&rsquo;en emp\u00eacher. Sniffer encore et encore. Shoot\u00e9e comme les mouches t\u00eatues coll\u00e9es au d\u00e9blai.<\/span><br \/>\n<span style=\"font-family: verdana,geneva,sans-serif; font-size: 12pt;\">Toucher enfin du bout des doigts une sph\u00e8re granuleuse, avant m\u00eame de la voir. L\u00e0, il faut poser le tournevis afin de ne rien ab\u00eemer. Faire durer le plaisir de la d\u00e9couverte. Je travaillerais avec un pinceau d&rsquo;arch\u00e9ologue si j&rsquo;en avais un. Retirer la terre pinc\u00e9e par pinc\u00e9e. D\u00e9gager d\u00e9licatement les racines du ch\u00eane ou du pin qui traversent le ravin miniature que je viens de creuser. Le tr\u00e9sor est l\u00e0. Le diamant noir. Petite boule verruqueuse plus ou moins caboss\u00e9e que l&rsquo;on d\u00e9tache de son nid \u00e0 peine visible de myc\u00e9lium filandreux. Il arrive que le tournevis fasse un \u00e9clat dans la chair vein\u00e9e de ridules fines. Une grappe de truffes quelques fois. Le plaisir de les tenir dans la main, dans les deux mains quand la grappe est g\u00e9n\u00e9reuse. Avant de repartir, reboucher le trou soigneusement. Non sans avoir port\u00e9 une derni\u00e8re fois aux narines le parfum de la terre qui sent la truffe. Ce n&rsquo;est pas la m\u00eame odeur, je la trouve infiniment meilleure. Et rentrer en annon\u00e7ant triomphalement qu&rsquo;il y avait du sentu. De la terre sur le bout du nez.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: verdana,geneva,sans-serif; font-size: 12pt;\">Par la suite j&rsquo;avais dress\u00e9 mes chiennes \u00e0 trouver les truffes. Le cavage avec elles \u00e9tait un plaisir diff\u00e9rent.<\/span><br \/>\n<span style=\"font-family: verdana,geneva,sans-serif; font-size: 12pt;\">Il nous arrivait de rentrer bredouilles, il y a des jours o\u00f9 il n&rsquo;y a pas de sentu. Mais il leur arrivait de d\u00e9tecter les truffes qui n&rsquo;\u00e9taient pas m\u00eame bien m\u00fbres et qui avaient donc peu de parfum.<\/span><br \/>\n<span style=\"font-family: verdana,geneva,sans-serif; font-size: 12pt;\">Et puis \u00e7a allait trop vite, c&rsquo;\u00e9tait trop facile. Je n&rsquo;avais plus le plaisir de scruter le sol et l&rsquo;air pour braconner les mouches dor\u00e9es. Je n&rsquo;avais surtout plus le plaisir du sentu. La premi\u00e8re chienne donnait trois coups de griffes \u00e0 la surface du sol et n&rsquo;attendait pas que j&rsquo;aie extirp\u00e9 la truffe pour r\u00e9clamer une friandise. Elle plongeait directement son museau dans la large poche de ma veste pour se servir elle-m\u00eame (des croquettes ou des biscuits, au d\u00e9but c&rsquo;\u00e9tait des morceaux de gruy\u00e8re car c&rsquo;est avec du gruy\u00e8re que je l&rsquo;avais dress\u00e9e).<\/span><br \/>\n<span style=\"font-family: verdana,geneva,sans-serif; font-size: 12pt;\">Quand plus tard j&rsquo;ai dress\u00e9 la seconde chienne, j&rsquo;avais d\u00e9cid\u00e9 de ne donner la r\u00e9compense qu&rsquo;au retour \u00e0 la maison. Celle-ci creusait fr\u00e9n\u00e9tiquement, au risque d&rsquo;\u00e9jecter la truffe et de l&rsquo;ensevelir dans le d\u00e9blai. Je l&rsquo;arr\u00eatais pour pouvoir travailler avec mon tournevis et mes mains mais elle \u00e9tait si excit\u00e9e d&rsquo;avoir trouv\u00e9, si joyeuse de m&rsquo;avoir fait plaisir, qu&rsquo;elle me labourait la figure avec ses griffes dans l&rsquo;attente d&rsquo;une caresse. Ou bien elle se vautrait les quatre pattes en l&rsquo;air dans le trou qu&rsquo;elle venait de faire.<\/span><br \/>\n<span style=\"font-family: verdana,geneva,sans-serif; font-size: 12pt;\">Elle ne me donnait pas le temps de respirer le parfum de la terre qui sent la truffe. Ce n&rsquo;est pas la m\u00eame odeur, je la trouve infiniment meilleure.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: verdana,geneva,sans-serif;\">*\u00a0\u00a0 <em>Le sentu est un terme\u00a0maison. Ce n&rsquo;est pas un vrai mot de rabassier.<\/em><\/span><\/div>\n<div><span style=\"font-family: verdana,geneva,sans-serif;\">\u00a0<\/span><\/div>\n<div><span style=\"font-family: verdana,geneva,sans-serif;\">27 janvier 2013<\/span><\/div>\n<\/div>\n<p>[\/et_pb_text][et_pb_post_nav admin_label=\u00a0\u00bbNavigation dans les posts\u00a0\u00bb in_same_term=\u00a0\u00bboff\u00a0\u00bb hide_prev=\u00a0\u00bboff\u00a0\u00bb hide_next=\u00a0\u00bboff\u00a0\u00bb use_border_color=\u00a0\u00bboff\u00a0\u00bb border_color=\u00a0\u00bb#ffffff\u00a0\u00bb border_style=\u00a0\u00bbsolid\u00a0\u00bb \/][\/et_pb_column][\/et_pb_row][\/et_pb_section]<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le givre comme une fine cro\u00fbte de sel \u00e0 la surface du sol br\u00fbl\u00e9. Un arbuste isol\u00e9 : maigre rejet de ch\u00eane ou bien un petit pin souffreteux. Des mouches silencieuses couleur d&rsquo;ambre frisent dans la lumi\u00e8re du contre-jour. 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La main qui fouit sous elles et recueille une poign\u00e9e de terre. D'abord ici, ensuite l\u00e0. Ici, la terre sent la terre. L'humus. Le sous-bois. Mais l\u00e0... l\u00e0 elle sent...\u00a0<em>le sentu<\/em>*. Plaisir du parfum de truffe. Plus exactement, le plaisir du parfum de la terre qui sent la truffe. Ce n'est pas la m\u00eame odeur, je la trouve infiniment meilleure que l'ar\u00f4me de la truffe elle-m\u00eame.<\/span><br \/><span style=\"font-family: verdana,geneva,sans-serif; font-size: 12pt;\">Enfoncer alors pr\u00e9cautionneusement le tournevis (les chercheurs de truffes ont sans doute d'autres outils mais mon gros tournevis \u00e9br\u00e9ch\u00e9 faisait tr\u00e8s bien l'affaire). Humer encore. Il arrive que le sentu disparaisse. Volatilis\u00e9. Chercher dix centim\u00e8tres plus loin. Ou vingt. Jusqu'\u00e0 capter \u00e0 nouveau le parfum. Jusqu'\u00e0 ce qu'il se pr\u00e9cise. Le tournevis soul\u00e8ve la cro\u00fbte de givre et la main creuse. Parfois les truffes affleurent \u00e0 la surface, parfois il faut creuser plus profond. L'impression que la terre c\u00e8de soudain. Une sorte de minuscule \u00e9boulis. Une impression de ti\u00e9deur aussi. Le sol semble avoir chang\u00e9 de temp\u00e9rature. Il n'est plus n\u00e9cessaire de prendre une poign\u00e9e de terre pour la sentir parce que l'odeur exhale, envahit les narines, le cerveau, les papilles gustatives. Ce n'est plus n\u00e9cessaire mais je ne peux m'en emp\u00eacher. Sniffer encore et encore. Shoot\u00e9e comme les mouches t\u00eatues coll\u00e9es au d\u00e9blai.<\/span><br \/><span style=\"font-family: verdana,geneva,sans-serif; font-size: 12pt;\">Toucher enfin du bout des doigts une sph\u00e8re granuleuse, avant m\u00eame de la voir. L\u00e0, il faut poser le tournevis afin de ne rien ab\u00eemer. Faire durer le plaisir de la d\u00e9couverte. Je travaillerais avec un pinceau d'arch\u00e9ologue si j'en avais un. Retirer la terre pinc\u00e9e par pinc\u00e9e. D\u00e9gager d\u00e9licatement les racines du ch\u00eane ou du pin qui traversent le ravin miniature que je viens de creuser. Le tr\u00e9sor est l\u00e0. Le diamant noir. Petite boule verruqueuse plus ou moins caboss\u00e9e que l'on d\u00e9tache de son nid \u00e0 peine visible de myc\u00e9lium filandreux. Il arrive que le tournevis fasse un \u00e9clat dans la chair vein\u00e9e de ridules fines. Une grappe de truffes quelques fois. Le plaisir de les tenir dans la main, dans les deux mains quand la grappe est g\u00e9n\u00e9reuse. Avant de repartir, reboucher le trou soigneusement. Non sans avoir port\u00e9 une derni\u00e8re fois aux narines le parfum de la terre qui sent la truffe. Ce n'est pas la m\u00eame odeur, je la trouve infiniment meilleure. Et rentrer en annon\u00e7ant triomphalement qu'il y avait du sentu. De la terre sur le bout du nez.<\/span><br \/><br \/><span style=\"font-family: verdana,geneva,sans-serif; font-size: 12pt;\">Par la suite j'avais dress\u00e9 mes chiennes \u00e0 trouver les truffes. Le cavage avec elles \u00e9tait un plaisir diff\u00e9rent.<\/span><br \/><span style=\"font-family: verdana,geneva,sans-serif; font-size: 12pt;\">Il nous arrivait de rentrer bredouilles, il y a des jours o\u00f9 il n'y a pas de sentu. Mais il leur arrivait de d\u00e9tecter les truffes qui n'\u00e9taient pas m\u00eame bien m\u00fbres et qui avaient donc peu de parfum.<\/span><br \/><span style=\"font-family: verdana,geneva,sans-serif; font-size: 12pt;\">Et puis \u00e7a allait trop vite, c'\u00e9tait trop facile. Je n'avais plus le plaisir de scruter le sol et l'air pour braconner les mouches dor\u00e9es. Je n'avais surtout plus le plaisir du sentu. La premi\u00e8re chienne donnait trois coups de griffes \u00e0 la surface du sol et n'attendait pas que j'aie extirp\u00e9 la truffe pour r\u00e9clamer une friandise. Elle plongeait directement son museau dans la large poche de ma veste pour se servir elle-m\u00eame (des croquettes ou des biscuits, au d\u00e9but c'\u00e9tait des morceaux de gruy\u00e8re car c'est avec du gruy\u00e8re que je l'avais dress\u00e9e).<\/span><br \/><span style=\"font-family: verdana,geneva,sans-serif; font-size: 12pt;\">Quand plus tard j'ai dress\u00e9 la seconde chienne, j'avais d\u00e9cid\u00e9 de ne donner la r\u00e9compense qu'au retour \u00e0 la maison. Celle-ci creusait fr\u00e9n\u00e9tiquement, au risque d'\u00e9jecter la truffe et de l'ensevelir dans le d\u00e9blai. 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