Ce matin-là un miroir s’était cassé. Echappé des mains de ma mère ou de mon père, je ne sais pas.
Je me souviens seulement de la phrase de mon père : Sept ans de malheur !
Phrase inconsidérément lancée, sur le ton de la boutade. Ma mère avait frissonné et boudé au moins dix minutes, ce qui était rare.
Un petit miroir de rien du tout s’était cassé juste avant notre journée à la plage du Dahu à Port-Gentil.
Tous en famille comme tous les dimanches, sur ce même bout de plage toujours désert. Mes frères plongeaient sous-marine, ma mère bronzait sur le sable avec un livre, entrait souvent dans l’eau lorsqu’elle avait trop chaud. Moi je passais mon temps dans les vagues ou sur le cocotier couché. Il avait poussé à l’horizontale et se balançait sous la poussée de mes jambes, je m’imaginais sur un cheval.
Mon père, lui, ne se baignait jamais. Il restait avec quantité de journaux et de revues.
Prenait quand même des coups de soleil sous le parasol, tant était forte la réverbération sur le sable si blanc.

Pourtant ce jour-là, il décida pour la seule et unique fois de tout notre séjour au Gabon, d’aller nager.
L’océan à cet endroit pouvait être entièrement lisse, mer étale.
Il se retirait parfois très loin à marée basse, infinie plage.
Cette fois-ci, l’océan était marée montante et particulièrement agité de gros rouleaux.
Dans le fracas des vagues et les remous d’écume, mon père n’entendait pas ma mère l’appeler.
Lorsqu’il sortit enfin de l’eau, il s’aperçut qu’elle était en larmes.
— Mais mais mais (mon père répétait toujours le mot mais, trois fois) pourquoi tu pleures ?
— Mais mais mais, bégaya ma mère à son tour, exprès pour le singer, exaspérée d’avoir eu si peur.
Tu ne te baignes jamais et aujourd’hui tu décides d’aller dans l’eau. Juste le jour où on casse un miroir ! C’est toi, qui as dit sept ans de malheur…

Mon père ne s’est pas noyé, les sept années qui ont suivi n’ont pas été malheureuses. Ma mère a boudé encore au moins dix bonnes minutes, ce qui était rare.

 

27 juillet 2017

 

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