Mai 1993.
Mahamane Ousmane, le nouveau président du Niger annonce que les fonctionnaires seront payés dès demain. Depuis ce matin, son discours passe en boucle à la radio. J’éteins La Voix du Sahel en soupirant. Ce n’est pas trop tôt.
Quelqu’un a secoué la cloche du portail et je vais ouvrir, mon fils sur la hanche.
Une grande femme mince se tient devant moi. Drapée d’un riche pagne vert de bazin brodé.
– Bonjour, je suis votre voisine.
Je ne l’avais jamais vue. Derrière l’immense mur mitoyen, je n’entendais que des voix de femmes et des rires d’enfants. Elle est belle, avec son visage encadré de longues tresses fines perlées de blanc à chaque extrémité.
Je me demande vaguement s’il y a un problème, si nous n’avons pas fait trop de bruit la veille avec nos amis… ? Je l’invite à s’asseoir sur la terrasse tandis qu’elle m’explique :
– Je viens vous demander de l’aide. Pouvez-vous me prêter 5000 francs* pour acheter 25 kg de riz? Nous n’avons plus rien à manger, mon mari n’a pas été payé depuis trois mois. Il est instituteur à l’école en face.
Les anneaux dorés tintent à son bras dans le geste gracieux qu’elle fait en direction de l’école derrière le portail.
Depuis que nous sommes arrivés à Niamey, je n’ai vu cette école ouverte qu’une quinzaine de jours en tout. Quinze jours en six mois, c’est peu. Les enseignants y sont continuellement en grève. A cause des salaires qui ne leur sont pas versés.
– Il va être payé demain, le président l’a dit.
– Je sais, j’ai entendu.
J’ai posé mon petit endormi sur la banquette. Elle me sourit timidement.
– Vous connaissez mon fils, il est venu jouer avec le vôtre, hier.
La veille effectivement, alors que mon petit garçon barbotait dans sa petite piscine gonflable, j’avais entendu des voix d’enfants l’interpeller : anassara** ! J’avais levé la tête. Au-dessus du mur qui nous sépare des voisins, une brochette de bouilles hilares. Six mômes regardaient avec envie mon fils s’ébattre dans l’eau. Il faisait si chaud…
– Anassara !
– Venez, leur dis-je
Ils ne s’étaient pas faits prier, ils étaient arrivés dans une joyeuse bousculade. L’aîné devait avoir 6 ou 7 ans, la plus jeune était plus âgée que mon fils et devait avoir 3 ans. Ils avaient envahi la terrasse, sauté dans la piscine pour rafraîchir la plante de leurs pieds nus brûlés par le dallage bouillant, éclaboussé partout, poussé les petites voitures, enfourché le cheval à roulettes, joué avec les balles, sous l’oeil ébahi et ravi de mon gamin. Ils pépiaient comme des moineaux.
– Mon fils, c’est celui qui a le teint clair, précise ma visiteuse.
Oui peut-être, je me souviens d’un petit garçon au teint clair comme celui de la dame. Je ne parviens pas à me remémorer suffisamment son visage pour établir une ressemblance. Ils avaient joué un moment avec mon fils puis étaient repartis brusquement, comme à un signal mystérieux. Avaient-ils entendu une mère les appeler ?
– Il n’y a vraiment plus rien à manger à la maison. Je vais acheter un sac de riz et je vous rendrai l’argent.
Je pense bien, qu’elle va me le rendre, cet argent. Je la regarde, cette princesse. Tellement de classe dans ses gestes, son port de tête. Je pense à sa dignité. Je mesure tout le courage qu’elle a dû avoir pour venir frapper à ma porte et quémander de quoi nourrir sa famille, ces enfants même père/pas même mère.
Je lui donne 5000 francs que j’ai auparavant glissés dans une enveloppe, je ne sais pourquoi. Par pudeur, pour protéger sa fierté…

 
 
 
Le soir, je raconte cette histoire à notre ami Aliou. Il rit.
        – Tu t’es fait avoir.
– Pourquoi ?
       – Elle s’habille bien et elle vient demander de l’argent en se faisant passer pour la voisine. Elle est connue dans tout Niamey.
 
Bon.
Admettons.
Elle a utilisé ses talents de comédienne. Elle a utilisé la situation mais c’était peut-être la sienne, après tout ? Femme de fonctionnaire sans revenus (il faudra encore attendre trois mois de plus pour qu’une partie du salaire promis soit enfin versé, finalement), voire pire, femme de rien.
Elle aura peut-être utilisé ces 5000 francs pour acheter vraiment un sac de riz ?
 
* 5000 francs CFA=100 FF avant la dévaluation
**anassara veut dire « le Blanc » au Niger
 
14 janvier 2013